Dr Pape Demba Thiam: « Les pays africains n’ont plus de stratégies économiques depuis les années 80 »




Ancien Fonctionnaire International, Dr. Papa Demba Thiam est Entrepreneur-Conseil, Economiste International, Expert en Développement Industriel Intégré par des Chaînes de Valeurs et Spécialiste en Intégration Economique Régionale.

Comment appréciez-vous l’impact de la pandémie de la Covid-19 sur les économies africaines en général et du Sénégal en particulier ?
Plus que la pandémie elle-même, ce sont plutôt les mesures de lutte contre sa propagation qui font problèmes. Il est clair que si tous les gouvernements savaient du Covid-19, ce qu’ils en savent aujourd’hui, ils n’auraient certainement pas plongé, de concert, l’économie mondiale tout-entière dans un coma volontaire qui va certainement détruire beaucoup de ses organes vitaux. Le plus dur est à venir parce qu’au-delà de la destruction d’organes et de structures économiques, des systèmes ont aussi été détruits. Cette situation ne peut pas laisser les paysages économiques invariants. Parce qu’une économie étant une universalité de relations interdépendantes et en dynamique, elle va survivre partout dans le monde en se réinvitant. Pour cela, elle s’ajuste par des politiques, voire par l’inaction des pouvoirs publics, dans tous les cas, sur la base des opportunités qu’offrent la lecture de ses forces et ses faiblesses. C’est ce qui a déjà produit le secteur informel partout en Afrique. C’est pourquoi je dis encore que le rôle d’un état, c’est d’aider à créer des opportunités économiques et de les mettre à portée de réalisation par le secteur privé. C’est aussi le contenu que je donne à la notion d’état-stratège qui a permis de créer les économies des marchés émergents. Vous constaterez que les économies des marchés émergents ont mieux résisté au Covid-19 parce qu’elles ont justement la maitrise de leurs stratégies de développement, y compris en comprenant ses risques pour mieux les gérer. Les pandémies sont des risques systémiques et n’échappent pas à cette règle ; leur gestion doit donc être intégrée dans tout programme de développement.

Des plans comme le PSE ne risquent-ils pas de connaître un coup de frein important malgré son adaptation annoncée ?
Je viens de dire que plus rien ne sera comme avant, nulle part dans le monde. Mais il faut noter qu’un plan n’est rien d’autre qu’un instrument d’exécution, de suivi et d’évaluation d’une stratégie. Quand une stratégie est pertinente du point de vue de ses objectifs et cohérente avec les linéaments de son programme de mise en œuvre, il doit être possible de justifier la plus granulaire de ses interventions et d’en isoler la valeur ajoutée qui la justifie. Pour savoir si un plan peut encore tenir, il faut donc remonter à la stratégie qui définit sa pertinence en amont et, apprécier les ruptures de séquences qui sont produites par la situation actuelle et, concevoir les corrections à apporter au plan. Ces ruptures peuvent être des inflexions et/ou des dérivées. Je ne connais pas la stratégie du PSE pour faire une telle analyse.

  1. Le Président Macky Sall appuyé par la France a préconisé l’annulation des dettes des pays africains. Etes-vous sur la même longueur d’onde que lui ?
    Ce serait inapproprié et surtout prétentieux de ma part, de me placer par rapport à l’émission d’ondes par un homme politique, qui plus, est un Chef d’état élu. Je vais donc me placer sur un plan strictement technique pour discuter de la dette. Ma logique est de faire du développement avec le moins de dette possible. Pour cela, je vois trois perspectives au moins ; 1) compter plus sur les effets de levier de l’endettement en prenant soin d’investir les sommes empruntées dans des activités précises, dont il est possible de tracer de façon claire, la manière dont leur retour sur investissement peut financer le remboursement ; 2) utiliser les fonds empruntés comme fonds d’amorçage et développer des projets viables à « vendre » au secteur privé qui prendrait le relais de leur mise en œuvre et ; 3) investir l’argent emprunté dans des « Plateformes de Compétitivité Intégrées- PCI » dont on peut déterminer en amont, les opportunités (externalités) en aval et mettre en place les instruments qui permettent au secteur privé de les transformer en investissement productif. Avec cette approche, un Etat s’enrichirait forcément, rien qu’avec la fiscalité des entreprises, même avec des « effets-retards » (« Fiscalité de Développement »). Si vous ajoutez toute autre forme de taxe, vous comprendrez qu’il est plus important de créer des opportunités économiques avec de l’endettement productif que d’entreprendre directement comme état et/ou financer des budgets administratifs.

Le moratoire obtenu aurait-il l’effet escompté notamment permettre aux pays concernés de davantage lutter contre la pandémie ?
Disons que cela aide à desserrer l’étau, permettant aux Etats de gérer leurs trésoreries. La question peut être celle de savoir comment utiliser la disponibilité provisoire de trésorerie, pour produire de la richesse supplémentaire qui permettrait, ne serait-ce que de financer le surplus d’intérêt qui nait du moratoire ? Parce que des intérêts supplémentaires seront payés sur le principal qui n’est pas encore remboursé. Mais si on parle seulement de mois en termes de moratoire, cette approche ne peut être pertinente. Peut-être alors se donner plus de moyens pour lutter contre la pandémie et considérer les dépenses y afférentes comme des fonds perdus.

Les économies africaines ont du mal à décoller contrairement à ce qui s’observe ailleurs notamment en Asie. Qu’est-ce qui bloque la machine ?
Pour faire décoller un avion, il faut vaincre de la force d’attraction. Pour le faire voler toujours à plus grande vitesse, il faut davantage d’énergie cinétique. Pour rester dans l’analogie, il faut aussi savoir quelle est la destination du vol et comment orienter cet engin. Mais avant tout, il faut un plan de vol. Même chose pour une économie. Il faut la bâtir sur ses forces en gérant ses faiblesses et en mitigeant les risques inhérents à toute entreprise. Cela ne se fait vraiment plus depuis près de quarante ans. Pourquoi ? Un premier problème est que beaucoup de pays africains n’ont vraiment plus de stratégies économiques depuis les années 80 avec le « Consensus de Washington » qui les a livrés pieds et poings liés aux institutions de Bretton-Woods avec leurs programmes de : « Stabilisation », « Ajustement Structurels » et « Libéralisation ». Un deuxième problème est que ces institutions ne « gèrent » que les faiblesses des pays africains qui ont fini par leur donner une raison d’être. Un troisième problème découle des deux premiers : la fabrique continue de pauvreté et la provision de filets de sécurité sociaux par la puissance publique sont devenues des programmes de gouvernement. Un quatrième problème est que tout cela produit de l’endettement qui n’est ni, productif, ni soutenable. Un cinquième problème est que ce scenario réel ainsi décrit, a créé des structures d’inféodation aux institutions de Bretton-Woods qui sont devenues prégnantes et résistantes aux changements. Elles dictent leurs conduites aux gouvernements, y compris de décider s’ils doivent travailler on non avec tel ou tel expert en fonction de leur convenance. Beaucoup d’experts africains qui savent comment construire les économies africaines sur leurs forces l’ont compris. Certains d’entre eux font avec le système pour vivre, la mort dans l’âme ; d’autres servent ailleurs, dans des cadres décomplexés, ce qui accentue la fuite des cerveaux, mais arrange beaucoup d’hommes politiques et leurs suppôts bureaucrates.

Quelle est la part de responsabilité de la coopération internationale et des institutions financières internationales sur cet échec ?
Les institutions internationales n’étant pas élues par les peuples africains, il serait impropre et totalement irresponsable de les tenir comptables des malheurs de l’Afrique. Je ne connais pas un seul exemple d’un homme politique qui s’est présenté au suffrage universel, pour demander à son peuple de l’élire pour qu’il remette son destin entre les mains des institutions internationales. Peut-être que beaucoup d’entre eux se retrouvent pris au piège de ces institutions, une fois au pouvoir. Il appartient à ceux qui ont vécu l’horreur de l’aide au développement de l’intérieur, de leur ouvrir les yeux. Mais très souvent, ils les écoutent sans les entendre, étant pris dans l’engrenage de l’administration d’urgences qui ne peuvent que se reproduire naturellement et durer, du fait du fonctionnement mécanique du « système ».

On loue beaucoup aujourd’hui le partenariat public-privé. Est-ce aujourd’hui la panacée dans un contexte où tous les pays s’intéressent à l’Afrique ?
Il faut faire attention aux slogans creux et ne retenir que la nécessité pour les secteurs public et privé de travailler ensemble en fonction d’objectifs bien précis, dans le cadre de situations bien précises. Il n’y a que ceux qui n’en comprennent pas l’essence qui en parle comme d’une science infuse et qui vont jusqu’à en définir les modalités. Vous les trouvez surtout chez les bureaucrates qui justement, détestent la science, l’ingénierie et l’entreprenariat. C’est leur manière de contrôler les opérations avec les Etats. C’est comme cela qu’ils ont filé des entreprises publiques à des privés qui n’ont pas livré les services attendus. Mais avec cela, ils ont aussi enrichi des banques d’affaires, souvent indirectement imposé à des Etats. Moi, je suis fondamentalement attaché à l’essence du partenariat public-privé ; je l’applique différemment en fonction des situations, en concevant les instruments appropriés. C’est ainsi que j’ai procédé au Ghana entre 2004 et 2009 pour, avec un financement de 50 millions de dollars US, générer 12,6 milliards de dollar US en investissements directs étrangers ; générer 305000 emplois pour les Ghanéens et plus de 10500 emplois pour des expatriés. Ces résultats du « Ghana Trade & Investment Gateway Project » que j’ai repensé, restructuré et dont j’ai dirigé la mise en œuvre jusqu’à sa clôture, des résultats qui ont fait l’objet d’une publication officielle de la Banque Mondiale et du Gouvernement du Ghana. C’est comme cela que je m’y prends aussi maintenant, comme entrepreneur-conseil, pour monter des villes-agglomérations industrielles en y construisant des pôles d’activités vers lesquelles faire converger des chaines de valeurs. Pour utiliser des fonds publics limités et lever des investissements privés massifs dont ce genre de projet a besoin, j’ai créé et expérimenté avec succès, des modèles de « Partenariats Stratégiques Public-Privé sur les Chaines de Valeurs-PSPCV ». Il s’agit de partenariats multidimensionnels, ce qui permet des gérer les risques par diversification sur des chaines de solidarité. C’est du gagnant-gagnant.

Le Medef avait tout récemment invité le Président Sall à ses assises axées sur la renaissance des entreprises européennes. Quelle est la valeur symbolique d’un tel acte et que peut en tirer l’Afrique et le Sénégal ?
C’est un acte de haute portée dont tout Sénégalais devrait être tiré un motif d’espoir. Parce que par-delà l’honneur faite à la personne du Président Macky Sall, c’est la preuve que le Sénégal abrite un fort potentiel de croissance économique qui pourrait attirer toute sorte d’investisseur. Il faut maintenant se dire que ce ne sont pas les investisseurs étrangers qui feront le travail qui consiste à :

1) créer plus de lisibilité pour les opportunités économiques insuffisamment ou pas du tout exploitées et ;

2) de les mettre à portée de réalisation par le secteur privé.

Ce travail relève de la contrainte publique organisée. Si elle n’en a pas l’expertise directe, elle peut le déléguer. C’est une manière de procéder pour décomplexer la promotion économique, voire l’industrialisation par la transformation des ressources, des entraves des pieuvres bureaucratiques. Parce qu’en fin de compte, seuls les vrais experts peuvent livrer du travail d’expert.

Le secteur privé africain a du mal à être concurrentiel face aux entreprises étrangères qui raflent les marchés. C’est la faute à qui : L’Etat ou les investisseurs africains ?
Les deux. Parce que beaucoup de ceux qui se disent opérateurs du secteur privé, ne veulent et/ou ne peuvent vivre que des marchés publics. Ce faisant, ils forcent les Etats à être entrepreneurs, ce qui n’est pas leur rôle. C’est aussi pourquoi beaucoup d’organisations du secteur privé restent des officines de lobbying, au lieu de muter en véritables structures consulaires. Il importe donc de construire les processus et contenus de dialogue sur les politiques sectorielles entre l’état et le secteur privé, pour arriver à développer ensemble des opportunités d’investissement viables et les rendre réalisables. Pour cela, le secteur privé africain devrait se doter de plus de capacité conceptuelle et analytique, y compris sur la manière de lever des fonds sur le marché, comme le font les opérateurs privés étrangers.

Quel regard portez-vous sur l’Afrique de demain avec des phénomènes comme les inondations, les épidémies et le déficit de leadership politique avec notamment le spectre des troisièmes mandats ?
Mes formidables parents m’ont beaucoup appris, y compris : 1) ne parler que de sujets que je maitrise et ; 2) ne pas fermer la porte aux rendez-vous qui me permettraient de mettre mon expérience et mon expertise à contribution, pour aider les peuples africains à mieux profiter des ressources dont Dieu les a dotés. Il faut pouvoir respecter ses interlocuteurs politiques pour pouvoir travailler avec eux, dans l’intérêt supérieur de nos peuples. Donc répondre à ces questions me placerait sur un tout autre terrain et me distrairait surtout de l’essentiel de ce que je peux maitriser, pour être utile à nos populations.

ITV réalisée par Assane SAMB




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