« Le Sénégal doit faire valoir une responsabilité historique vis-à-vis du Mali »




Professeur de Droit et agrégée des Universités, le Pr Amsatou Sidibé Sow salue la posture du Chef de l’État dans la résolution de la crise malienne. Elle souligne que notre pays doit témoigner sa solidarité à un pays frère. Mme Sidibé, également présidente du parti Car/Leneen, plaide pour la suppression du parrainage pour toutes les élections.

L’actualité est marquée par la crise politique survenue au Mali. Quelle analyse en faites-vous ?

La situation au Mali est assez particulière. Ce pays traverse une crise majeure d’ordre sécuritaire, sanitaire, économique, politique et institutionnel. Ce sont là les ingrédients irréfutables d’une déliquescence du pouvoir, dans un contexte d’agressions djihadistes, de conflits ethniques et de processus partitionniste. La rue était devenue le siège de manifestations populaires réprimées dans le sang. Soutenues à la fois par l’opposition politique et la société civile, le départ du chef de l’exécutif a été leur principale exigence.

Dans ce contexte et sans verser dans une partialité que ne pourrait légitimer les liens qui unissent notre pays à toutes les franges de la Nation malienne, l’intervention d’une force organisée capable, dans un premier temps, de recoller les morceaux peut être perçue comme salutaire.

Bien entendu, seules des concertations nationales inclusives et sincères pourront donner une nouvelle et bonne santé au Mali, pays frère avec qui le Sénégal garde les reliques d’un cordon ombilical encore frais.

Comment appréciez-vous la décision prise par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) d’appliquer un embargo sur le Mali suite au coup d’État du 18 août dernier ?

La Cedeao semble avoir pris l’option d’un protocole standard de résolution des conflits applicable sur toute l’étendue de sa juridiction, sans discernement, au risque de faire violence à sa mission fondatrice de défense des droits politiques, économiques et sociaux des peuples.

Or, encore une fois, le Mali traverse une crise plurielle qui ébranle les fondements de l’État. La décision prise par la Cedeao d’appliquer un embargo sur ce pays, suite au coup d’État du 18 août dernier, serait plus un catalyseur de sa déstabilisation qu’un soutien à la restauration des fonctions vitales du Mali. Le Sénégal ne peut soutenir une telle démarche.

Le Chef de l’État a demandé à ses homologues de la Cedeao de revoir leurs positions et de mettre en avant des impératifs humanitaires. Quelle est votre position ?

Notre pays doit faire pleinement valoir une responsabilité historique vis-à-vis de ce pays frère avec qui nous partageons 420 kilomètres de frontière, des ressources hydrauliques de premier plan, des réserves minières d’une ampleur sans doute insoupçonnée, une continuité sociologique séculaire… Ici, les enjeux sont économiques, socio-culturels, sécuritaires et géostratégiques.

Le Président de la République a certainement pris la mesure de ces enjeux tout en respectant, vis-à-vis de ses pairs de la Cedeao, une retenue que lui impose, peut-être, sa fonction. Mais, d’ores et déjà, sa demande faite à ses homologues de mettre en avant des impératifs humanitaires s’inscrit dans une logique de soutien à un processus de transition apaisé et performant.

Le Dialogue national dispose d’un nouveau délai de trois mois. Qu’en pensez-vous ?

Je sais qu’il y a des questions sensibles et d’importance surtout celles d’ordre politique pour lesquelles il y a des risques de divergence. Les discussions peuvent donc être longues. Cependant, si l’intérêt général l’emporte sur les intérêts particuliers des politiciens, on pourra espérer des résultats substantiels. Et sur ce plan, les Assises nationales sont une mine de propositions pertinentes qui nous invitent à ne point chercher à réinventer la roue, mais plutôt à adapter des solutions déjà trouvées au contexte actuel qui n’impose aucune refondation de ces propositions.

Que répondez-vous à ceux qui doutent que les conclusions puissent permettre de répondre aux aspirations profondes du peuple sénégalais ?

Tout dépendra des intentions politiques des acteurs de ce dialogue. S’ils sont sincères, alors les conclusions permettront de répondre aux aspirations profondes du peuple sénégalais.

Les parties prenantes au Dialogue politique ont pu s’accorder sur la non-reconduction du système de parrainage lors des prochaines locales en vue de respecter les échéances du 28 mars 2021. Quelle est votre appréciation ?

J’ai toujours dit que le parrainage dans le contexte politique, économique et social du pays n’était pas performant pour notre démocratie. Et je l’ai combattu. Il disparaît pour les locales. Je soutiens qu’il doit disparaître pour les législatives et la présidentielle.

Durant la présidentielle de février 2019, votre parti a soutenu la coalition « Idy 2019 ». Pouvez-vous nous en dire plus sur votre compagnonnage avec Idrissa Seck ?

Notre compagnonnage au sein de la coalition « Idy 2019 » a été un temps fort de la vie politique nationale, car ayant permis la constitution d’un pôle politique majeur lors de ces joutes présidentielles où les jeux furent clairement ouverts, avec un premier tour où les protagonistes ont mené une bataille équilibrée. De ce point de vue, ce fut une expérience réussie qui a participé à la consolidation de notre démocratie.

Aujourd’hui, le débat politique se poursuit sur des problématiques toujours non satisfaites, comme l’autonomisation économique et le leadership des femmes, le relèvement économique des couches vulnérables, l’éradication de la pandémie de la Covid-19, la victoire sur les inondations, la gouvernance foncière, etc. J’ai la claire conscience -et j’invite les acteurs politiques dans ce sens- que l’émergence du Sénégal ne sera possible que si les femmes sont protégées et si leur leadership est érigé en dogme.

Peut-on envisager la même dynamique unitaire au sein de « Idy 2019 » pour les locales ?

À ce stade, cette perspective n’est pas encore à l’ordre du jour.