Vertus et vertiges du business de la “pleurniche victimaire” (des médiacrates)




La “pleurniche victimaire” par et pour les médias est un créneau commercial à fort potentiel. Mais le modèle économique de la pleurniche souffre également de limites qu’on aurait tort de sous-estimer. A force de prendre les Gaulois réfractaires au “politiquement correct” pour des coqs que l’on pourrait plumer à l’envi, on s’expose dangereusement au risque de se prendre les pieds dans le tapis.

Vertus et vertiges du business de la “pleurniche victimaire” (des médiacrates)

(Troisième et dernière partie du dossier « Pleurnicher pour mieux régner… dans les médias : une opération marketing condamnée à réussir ? »)

La “pleurniche victimaire” par et pour les médias est un créneau commercial à fort potentiel que les très médiatiques seigneurs de l’auto-victimisation ont su faire fructifier avec une dextérité digne des grands entrepreneurs de la Sillicon Valley. Avec la complicité de certains médias qui sont toujours à l’affut de bonnes affaires, nos trois dissidents en carton-pâte mettent régulièrement en scène leur Résistance au « système » dans le cadre de « duels aux sommets » et autres simulacres de « débats ».

Toutefois, le modèle économique de la pleurniche souffre de limites très importantes qu’on aurait tort de sous-estimer. Ainsi, certains Gaulois ont beau se montrer réfractaires au « politiquement correct », ils ne sont pas forcément disposés à débourser une petite fortune pour s’offrir le grand luxe d’assister à des « entretien sans tabous» entre des stars très médiatisées de la « pleurniche victimaire ». 

Aussi, le naufrage de deux seigneurs de l’auto-victimisation dans la Saône en janvier 2018 nous rappelle que la “pleurniche victimaire” est une opération marketing qui n’est pas forcément condamnée à réussir. 

« On n’est pas bien là, entre résistants ? »

En 2014, l’éviction d’Éric Zemmour du programme « ça se dispute », diffusé sur la chaîne d’information iTélé (devenue CNews en 2017) allait fournir aux trois seigneurs de l’auto-victimisation une formidable occasion de se décerner mutuellement des certificats de dissidents (tolérés par le « système », bien évidemment). Les trois champions intergalactiques (toutes catégories confondues) de la « pleurniche victimaire » par et pour les médias allaient alors se saisir des très nombreuses tribunes médiatiques dont ils disposent pour dénoncer les persécutions de type « totalitaire » dont ils estiment être la cible.

Ainsi, dans le cadre d’un entretien accordé au journal Le Point en décembre 2014, Alain Finkielkraut réagissait vigoureusement (non sans une certaine dose d’humour philosophique) à la censure visant Éric Zemmour : « Si j’avais l’occasion de débattre avec Éric Zemmour, je lui adresserais des critiques très sévères. (…) J’essaierais de démontrer l’inanité de sa réhabilitation partielle du régime de Vichy.[1] Mais je n’aimerais pas, du tout, qu’on m’interdise de débattre avec lui. Or, c’est ce qui arrive. Il est renvoyé d’iTélé où il ne faisait pas des prêches mais il se disputait (…) avec Nicolas Domenach et les disputes étaient parfois très, très vives. (…) Mais il semblerait aujourd’hui qu’on veuille des débats entre le même et le même. (…) Donc je suggère (…) si on veut du haut de gamme, une dispute entre Jacques Rancière et Alain Badiou[2], sur le sujet « capitalisme » et démocratie. Mais le sujet ne porte pas à la plaisanterie. La censure s’est abattue et elle n’est pas venue de l’État. Ce sont des associations et des journalistes qui se retournent aujourd’hui contre la liberté d’expression, et c’est très inquiétant. (…) On reproche fondamentalement à Éric Zemmour de dire que l’immigration est un problème. On voudrait (…) que le problème soit Éric Zemmour car l’immigration, comme l’a martelé le président de la République[3], est une chance pour la France. Je me demande combien de territoires la République devra perdre pour que le politiquement correct s’avise de ce qui se passe ». [4]

Ce qui est valable pour Alain Finkielkraut l’est -il également pour celles et ceux (et ils sont très, très nombreux) qui revendiquent le droit de pratiquer le « politiquement incorrect » au nom de la « liberté d’expression » sans être victime de la « censure » pratiquée par l’État, des journalistes ou certaines associations ? Se lancer dans des « disputes très, très vives » avec Éric Zemmour : voilà une éventualité qui devrait réjouir certaines personnalités bannies des médias mainstream depuis de nombreuses années mais qui rencontrent un succès fulgurant sur internet et les réseaux sociaux où ils multiplient les appels à débattre avec l’éditorialiste aux multiples casquettes ? 

On peut notamment citer l’essayiste Alain Soral, qui était encore « invitable » sur les plateaux de télévision (notamment chez Thierry Ardisson) quand il écrivait, par exemple, dans son Abécédaire de la bêtise ambiante publié en 2002 que « la France qui était un pays latin (…) devient progressivement, sous la pression du néolibéralisme (finance transnationale et immigration sauvage) un pays d’Anglo-Saxons névrosés envahi de Maghrébins hostiles. » Bref, un discours tout de même assez similaire aux punchlines « politiquement incorrectes » pour lesquelles Éric Zemmour est payé par des médias comme CNews (groupe Canal+), Paris Première (groupe M6) ou encore le Figaro au nom de la  “pluralité des idées dans le débat public”. En novembre 2019, Alain Soral lançait sur le site internet de l’association politique qu’il a fondée en 2007 (Egalité & Réconciliation) ainsi que sur son compte Twitter, un appel à débattre publiquement avec Éric Zemmour.[5]

Autre personnalité ayant lancé plusieurs appels à débattre avec Éric Zemmour : l’essayiste et militant panafricaniste Kemi Séba. Désormais président de l’ONG Urgences panafricanistes, l’ex-leader de la Tribu Ka[6] que certains médias présentent comme un « militant controversé de la cause noire » [7], s’était notamment fait connaître en 2010, lorsqu’il avait ouvert un centre de loisirs réservé aux enfants noirs. [8]

Dans une publication sur sa page Facebook en Septembre 2016, Kémi Séba lançait un défi à Éric Zemmour ainsi qu’aux nombreux médias dans lesquels l’éditorialiste est régulièrement invité à s’exprimer : « Ce n’est pas Zemmour qui est fort, ce sont ses adversaires qui sont dramatiquement faibles. Quand il attaque les afrodescendants ou les musulmans, le but n’est pas d’essayer de les convaincre. (…) Donnez-moi 5 minutes en direct avec Zemmour, et je le fume comme une cigarette. Mais c’est bien connu, le système français préfère mettre en avant de faux subversifs qui n’auront jamais le courage de dire les vérités hors-la-loi. »[9] Le 14 octobre 2019, dans le cadre d’un entretien accordé à la chaine RT France, Kemi Seba expliquait les raisons qui, d’après lui, expliquent son absence dans les médias français : « J’ai exprimé peut-être des problématiques qui pouvaient déranger certaines bonnes âmes. Et je pense qu’aujourd’hui, en France, lorsqu’on veut aborder des sujets polémiques, on a de la place pour des gens comme Éric Zemmour (…) mais pas pour des gens comme Kémi Séba, ce que je ne regrette pas. »  A la journaliste lui rappelle qu’il a tout de même été condamné pour « incitation à la haine raciale », Kemi Séba s’empresse de préciser :« comme Zemmour ; sauf que lui est sur CNews et moi, j’ai été en prison. (…) J’en connais un qui a un prime time sur une chaîne concurrente (…) qui parle sur toutes les chaînes, qui a été condamné pour « incitation à la haine raciale » mais visiblement, son avis dérange moins. Ça dérange moins les élites mais ça dérange une partie de la population, même s’il peut soulever des questions qui méritent débat. Le problème, c’est qu’il n’a personne en face. Mais comme nous, on est ostracisés en France, il sait qu’on ne pourra pas débattre avec lui. » [10]

Qu’en pense Alain Finkielkraut ? Alain Soral et Kemi Séba ne sont-ils pas de sérieux candidats « politiquement incorrects » à une dispute « très haut de gamme » avec Éric Zemmour ? Pour rassurer le philosophe-académicien, on pourrait ajouter la précision suivante: si de telles confrontations devaient avoir lieu, elles ne se seraient certainement pas une « plaisanterie » ni un simulacre de “débats entre le même et le même”. 

N’en déplaise aux amateurs d’accrochages et de « clashs » politiquement incorrects, un débat opposant, sur une chaîne de télévision, Eric Zemmour à Alain Soral ou à Kemi Séba, est non seulement improbable mais aussi et surtout impossible. Pourquoi ? Eh bé tout simplement parce que… euuuh… Comment dire ? Bon, laissons le journaliste Jean-Michel Apathie, qu’on pourrait difficilement soupçonner d’une quelconque complicité avec des thèses racistes ou conspirationnistes (quoique sur les gilets jaunes, ça se dispute, hein[11] ), nous expliquer pourquoi.

 Le 28 septembre 2018, sur Twitter, l‘éditorialiste de la chaîne d’information LCI s’interroge : « Hier, la justice a condamné Éric Zemmour et Alain Soral pour injures raciales. L’un est exclu des médias, l’autre est invité partout. Étonnant, non ? » [12]

Visiblement excédé par des journalistes et des intellectuels médiatiques qui, à l’instar du philosophe Raphael Enthoven, estiment qu’il ne faut pas interdire Zemmour d’antenne puisque ce dernier serait « l’interprète d’un quart ou d’un cinquième des gens»[13], Jean Michel Apathie se rend sur le plateau de C’ l’hebdo (France 5 le 5 octobre 2019 pour y pousser un énorme coup de gueule :

« Dieudonné a été condamné pour « incitation à la haine raciale ». Depuis, il n’est invité nulle part. Éric Zemmour a été condamné il y a quinze jours mais il l’avait déjà été avant. On a fait semblant de ne pas le voir, mais là, on le voit, maintenant. On ne peut pas dire qu’on ne le voit pas, on le voit ! Il a été condamné pour « incitation à la haine religieuse. » Comment expliquer que Dieudonné n’a plus le droit à la parole dans la société française ? Quand il veut donner des spectacles, il est obligé de se dissimuler pour louer une salle, ne pas dire que c’est lui qui y va, parce que sinon on refuse de lui louer la salle et c’est par effraction que Dieudonné peut avoir la parole dans la société française. C’est très bien d’ailleurs qu’il ne puisse pas parler puisqu’il ne veut que répandre la haine. Éric Zemmour c’est exactement la même chose ! Mais Éric Zemmour on ne l’interdit pas de parole. Ses employeurs ne le lâchent pas. (…) Il y a deux poids deux mesures dans la société ; un discours antisémite est sanctionné, un discours anti-arabe ne l’est pas. Et on est devant cette contradiction. (…) Les propos que tient Éric Zemmour, ce n’est pas une opinion, d’après la justice ; c’est un acte délictueux ! » Apathie conclura son réquisitoire en dénonçant une forme de lâcheté, qui, d’après-lui, prévaudrait chez ses confrères :« si les employeurs, les journalistes n’ont pas la ressource d’interdire leurs propos sur leurs antennes, et bien on se prépare à des lendemains difficiles ! Et il est évident que nous n’avons pas ce courage-là. Évident ! ». [14]

 Ainsi, dans le cadre d’un combat qui s’apparente davantage à une continuation de la guerre d’Algérie par d’autres moyens, Éric Zemmour est d’autant plus libre pour attaquer les « arabo-musulmans » sur leurs origines que la réciproque serait immédiatement et unanimement condamnée par l’intégralité des médias mainstream et de la classe politique.

Attiser le feu de la haine antimusulmane en s’empressant de l’éteindre s’il se répand à la forêt de l’antisémitisme ; voilà le pari des pompiers-pyromanes de l’antiracisme promu par certains médias et des (partis) politiques. Il s’agit d’un pari audacieux mais un pari tout de même assez risqué… En effet, les passerelles entre les discours hostiles aux « arabo-musulmans » et les discours ciblant les juifs sont beaucoup plus nombreuses qu’on ne veut l’admettre.  Puisque la mémoire des pompiers-pyromanes de l’antiracisme à deux vitesses semble leur faire défaut, tachons de leur remémorer quelques exemples.

En 2002, la journaliste Oriana Fallaci publiait La Rage et l’orgueil, un violent pamphlet antimusulman qui deviendra rapidement un best-seller en Italie où il sera vendu à plusieurs millions d’exemplaires. Le livre connaitra également un certain succès en France. Dans La Rage et l’orgeuil, Oriana Fallaci écrit, notamment à propos des musulmans et des arabes: « ils se reproduisent comme des rats » ou encore « il y a quelque chose, dans les hommes arabes qui dégoûtent les femmes de bon goût ». Si le livre de Fallaci a reçu un accueil largement défavorable dans la majorité des médias français à l’époque, certains francs-tireurs ont tout de même tenu à défendre la journaliste italienne. Ainsi, dans les colonnes de Charlie Hebdo, le philosophe Robert Misrahi salue le « courage intellectuel » de Fallaci en qui il voit « une authentique femme libre athée et progressiste, indépendante et courageuse, (…) un véritable écrivain ». Robert Misrahi rend également hommage à une écriture « violente dans la forme et inspirée dans le fond par un amour brûlant : celui de la vérité au service de la vie libre ». [15] Oriana Fallaci semblait ainsi propulsée sur les voix du politiquement incorrect et de la dissidence autorisée… Seulement voilà : en 2004, Oriana Fallaci publie La force de la raison, un livre dans lequel elle rend hommage à deux négationnistes (qu’elle qualifie de « révisionnistes ») : le français Robert Faurisson et le suisse Gaston Amaudruz. D’après la journaliste italienne, les deux historiens ont le mérite de « revoir l’Histoire, c’est-à-dire la raconter d’une façon différente de la version officielle ».[16]

Curieusement, suite à ce plaidoyer, ceux qui avaient salué le “courage” de Fallaci quand elle tenait un « langage de vérité au service de la vie libre » ou quand elle exprimait son « dégout » des hommes arabes, décident de s’emmurer dans un silence de mosquée…

Deuxième exemple : Georges Soros et le spectre de l’islamisation de l’Europe.

En juillet 2017, le gouvernement hongrois de Victor Orban lançait une virulente campagne d’affichage contre le milliardaire et philanthrope américain d’origine hongroise, George Soros, qu’il considère comme une « menace pour le monde ». A la suite de plusieurs organisations juives en Hongrie, Yossi Amrani, ambassadeur d’Israël à Budapest, adresse, le 8 juillet 2017, un communiqué au gouvernement hongrois dans lequel il appelle à mettre fin à une campagne qui « évoque non seulement de tristes souvenirs mais sème la haine et la peur ».  [17] Mais deux jours plus tard, le ton change radicalement : l’ambassadeur est rappelé à l’ordre par le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, qui lui demande de retirer un communiqué qui pourrait compromettre les bonnes relations entre le gouvernement hongrois et l’État hébreu. [18]

Cette polémique n’empêchera pas un magazine français de consacrer sa une de son édition du 9 mai 2018 à George Soros, présenté comme le « milliardaire qui complote contre la France » ou encore le « financier mondial de l’immigration et de l’islamisme ».Une du magazine Valeurs Actuelles, semaine du 16 mai 2018Une du magazine Valeurs Actuelles, semaine du 16 mai 2018

Une du magazine Valeurs Actuelles. Semaine du 16 mai 2018. 

Dans le même registre, Robert Bowers, auteur de l’attentat antisémite le plus meurtrier de l’histoire des Etats-Unis à Pittsburg, en Octobre 2018, avait publié sur internet plusieurs messages dans lesquels il tenait les juifs pour responsables de la « l’invasion migratoire » des États-Unis par… les musulmans. Bowers s’en prenait notamment à la Hebrew Immigrant Aid Society (« Société d’aide aux immigrants juifs », HIAS) qui, d’après le tueur « se plaît à faire venir des envahisseurs qui tuent les nôtres. Je ne peux pas, écrivait Bowers, rester les bras croisés et voir mon peuple se faire massacrer. »[19]

Tous ces éléments ont sans doute peu d’importance dans un contexte où la lutte contre « l’islamisation de l’Occident » et “l’antisémitisme musulman” tend à occulter d’autres sujets (plus « gênants » ?)

Néanmoins, il est important de les garder à l’esprit quand les pompiers pyromanes de l’antiracisme lanceront des appels à éteindre les feux qu’ils ont allumés.[20] 

Cette longue (mais nécessaire?) digression nous a presque fait perdre le fil de notre réflexion. Où en étais-je déjà ? Ah oui, Finkielkraut qui revendique le droit de pouvoir débattre avec Éric Zemmour.

Effectivement, personne n’empêcha Alain Finkielkraut et Éric Zemmour de « débattre ». Éric Zemmour sera ainsi invité  à débattre avec Finkielkraut (mais aussi pour assurer la promotion de deux de ses livres) en 2015[21] et en 2018[22] sur les ondes de la radio France Culture dans le cadre de Répliques, une émission que le philosophe (pourchassé par la censure mais qui a su y résister admirablement), a animée pendant plus de trente ans.

Le 20 janvier 2020, c’est au tour de l’éditorialiste de retourner l’ascenseur à son compère philosophe et Résistant au politiquement correct dans le cadre de l’émission  Face à l’info, animée par Christine-anti-victimisation-Kelly sur CNews. [24] 

Toutefois, dans le trio des très médiatiques seigneurs de l’auto-victimisation , il est difficile de faire mieux que Michel Onfray.

A propos de l’éviction d’Eric Zemmour de la chaine iTélé en 2014, le philosophe déplore, dans le Point,  l’état lamentable du débat public: « En France, on ne polémique plus : on assassine, on méprise, on tue, on détruit, on calomnie, on attaque, on souille, on insinue… » avant de regretter le fait qu’« Éric Zemmour se trouve donc éparpillé façon puzzle aux quatre coins de Paris. Mais Paris n’est pas la France.”[25] 

En 2016, suite à l’incident ayant opposé Alain-gnagnagna-Finkielkraut aux Jeunes Communistes sur la place de la République à Paris, Michel Onfray, muni d’un microscope philosophique qui lui permet de voir des scènes (notamment un « crachat ») que personne d’autre à part lui, n’a pu constater, va prendre la défense de son confrère dans un texte très émouvant: «  Je crois que je me souviendrai toute ma vie de ce crachat qui maculait le visage d’Alain Finkielkraut quand il a quitté la place dite de la République, contraint par les insultes qui fusaient non pas d’un individu isolé, mais d’une meute en furie que rien ne retenait plus.(…) Le crachat sur le visage d’Alain Finkielkraut était visible, luisant dans la nuit comme une bave mortelle, lui balafrant le haut de la joue comme un coup de couteau qui aurait raté sa carotide »[26]

Dans sa plaidoirie pour sauver le soldat Finkielkraut, Michel Onfray n’hésite pas à procéder à une analogie entre l’incident place de la République et les heures sombres de la Révolution française :« « Salaud », « facho », « dehors », « dégage », le tout hurlé, vociféré, crié, beuglé dans le ton qui fut assez probablement celui des premiers révolutionnaires qui coupaient au couteau les têtes de ceux qui ne leur revenaient pas afin d’accélérer la venue de la fraternité. » [27]

En septembre 2017, suite à l’annonce, par la radio France Culture, de la fin de l’émission que le philosophe y animait, Michel Onfray accorde au Figaro un entretien dans lequel il dénonce une atteinte à sa liberté d’expression et profite de l’occasion pour rendre hommage à deux autres laissés-pour-compte du “système” à travers un combo exceptionnel de « pleurniche victimaire » : «Certains en ont marre de Zemmour ou de Finkielkraut. Quand il y a une pensée critique, on préfère déconsidérer le penseur plutôt que d’affronter sa pensée. Il faut qu’Éric Zemmour soit raciste. Je ne sais pas ce qu’on va me trouver». [28] (Perso, je trouve que Michel Onfray pense quand même beaucoup de temps à pleurnicher. Mais ce n’est qu’une impression… ^^)

Le fait que le nom d’Éric Zemmour soit cité deux fois dans le même paragraphe ne doit rien au hasard. En effet, malgré des divergences de vue  dont le journal le Point faisait état en 2014, l’éditorialiste est devenu le meilleur contradicteur du philosophe, qu’il affrontera à plusieurs reprises dans le cadre de « débats » et autres « duels au sommet » soigneusement orchestrés pour assurer le meilleur spectacle possible. 

Ainsi, le 6 juin 2015, le journal Le Point proposait à ses lecteurs de visionner une « rencontre au sommet entre les deux “poils à gratter” de notre paysage médiatique et intellectuel ». Arbitrée par Franz-Olivier Giesbert, lui-même journaliste au Point, la « rencontre au sommet » qui s’est tenue à l’opéra de Nice dans le cadre du salon du livre opposait « deux stars des idées et de la réflexion » qui, d’après le journal, «n’hésitent pas à pourfendre les idées reçues, à attaquer les puissants, à déboulonner les idoles, bref à faire réfléchir ceux qui prennent la peine de les écouter ou de les lire. » [29] Bref, tout un baratin hollywoodien pour annoncer un débat entre deux seigneurs de l’auto-victimisation : Éric Zemmour et Michel Onfray.

La tradition étant lancée, les deux contradicteurs vont y prendre goût et participer à d’autres « rencontres au sommet ». Malgré un léger couac en 2016 (Michel Onfray, excédé par une longue attente, quittera le plateau de l’émission Zemmour et Naulleau sur Paris Première[30]), les deux dissidents vont rapidement se rabibocher. En effet, pour maintenir un espoir de gagner la lutte contre le totalitarisme intellectuel, il faut savoir accepter quelques coups portés à son égo…

Michel Onfray sera invité à débattre sur le plateau de l’émission Zemmour et Naulleau en juin 2017 et en janvier 2020.

Le 24 Octobre 2019, dix jours (à peine) après son grand retour sur CNews, Eric Zemmour invitera Michel Onfray à un débat a priori sans aucune forme de « victimisation » dans la mesure où devait être arbitré par Christine-anti-victimisation-Kelly…

Mais ce premier choc des Titans sur C News n’avait visiblement pas suffi à surmonter les différends entre les « deux poils à gratter  du paysage médiatique ». Michel Onfray sera à nouveau invité à débattre avec Zemmour dans l’émission Face à l’info le 22 janvier 2020.  

Le 27 mai 2020, énorme surprise! La chaîne C News dégaine, sur Twitter, un émoticône en forme de gyrophare (rouge svp) pour faire une annonce aussi tonitruante qu’inattendue : « Christine Kelly vous donne rendez-vous pour un débat inédit entre Éric Zemmour (éditorialiste & écrivain) et Michel Onfray (philosophe) sur le thème de l’avenir de la gauche.» Puisque la presse est de moins en moins libre en France (d’après le philosophe), Michel Onfray profitera de ce rare passage dans les médias pour annoncer les premiers sujets de Front Populaire, la revue qu’il a fondée avec d’autres « dissidents ».

3 « duels au sommet » entre Zemmour et Onfray sur CNews en moins de 8 mois pour la seule année 2020 ; la prochaine fois que Christine Kelly ou le Point annonceront un « débat inédit », on saura au moins de qu(o)i il s’agit.

 Hélas, au pays de Jean Moulin, les mises en scène (d’inspiration hollywoodienne) des duels au sommets entre résistants au totalitarisme du « politiquement correct » ne sont pas toujours couronnées de succès. Nos deux seigneurs de l’auto-victimisation l’apprendront à leur dépends en s’aventurant sur les berges de la Saône en janvier 2018.

Le Titanic de la dissidence en carton-pâte face à l’iceberg châlonnais : chronique d’un naufrage annoncé

Le 18 janvier 2018, le magazine Valeurs Actuelles consacrait la une au de son niméro hebdomadaire au « tribunal des bien-pensants ». D’après le magazine, ce « tribunal » est d’autant plus pernicieux qu’il « condamne par avance au paiement de dommages et intérêts et au silence tous ceux qui critiquent les féministes hystériques, les associations pro-migrants, les délires bobos, les islamo-gauchistes, le grand remplacement, le pas d’amalgame, le retour de la censure. »Une du magazine Valeurs Actuelles, semaine du 18 janvier 2018Une du magazine Valeurs Actuelles, semaine du 18 janvier 2018Une du magazine Valeurs Actuelles. Semaine du 18 janvier 2018.

Maniant à la perfection le registre de la « pleurniche victimaire », Valeurs Actuelles déplore le fait que « décennie après décennie, la liberté d’expression est continuellement restreinte au nom d’un nouveau désordre moral qui conduit les journalistes et les politiques à ne pas dire ce qu’ils voient ou ce qu’ils pensent ».

Ce dossier visait-il à assurer la promotion d’une « rencontre au sommet », « un entretien sans tabous » qui devait se tenir à Chalon-sur-Saône une semaine plus tard et qui devait opposer … devinez qui ^^ ? Si je vous dis « deux stars des idées et de la réflexion qui n’hésitent pas à pourfendre les idées reçues, à attaquer les puissants, à déboulonner les idoles », vous me répondez…? Allez, un petit effort, Morray ! Bon, je vous le donne en mille, “affiche choc » à l’appui : 

duel-zemmour-onfray

Tous les ingrédients étaient réunis pour assurer un spectacle de très haute volée. Ainsi, l’affiche d’inspiration Star-Warsienne de l’événement mettait admirablement en scène le « duel au sommet » entre le maitre Yoda de la philosophie (Michel Onfray) et l’Obi-Wan Kenobi de l’ « éditorcratie »[31] (Eric Zemmour) ; le tout orchestré et arbitré par le Luc Skywaker du journalisme : Franz-Olivier Giesbert.

Dans un contexte où l’invasion migratoire arabo-musulmane est décrite comme un sujet de préoccupation majeur pour les Français[32], le thème du duel tant attendu (« Est-ce la fin de notre civilisation ? ») ne pouvait que déchainer les foules.  

Pour assister à ce grand événement il suffisait de débourser une somme qui variait légèrement en fonction du degré la proximité les “deux stars de la pensée” dans la salle : 26 euros seulement pour les moins fortunés, relégués en  « catégorie 2 », 32 euros pour la « catégorie 1 » et 38 euros pour les privilégiés du « carré or ».

A leur manière, Michel Onfray et Frantz Olivier Giesbert avaient consenti à des efforts marketing non négligeables pour faire monter la sauce avant un affrontement historique que tout individu attaché à la préservation de la civilisation judéo-chrétienne (et disposant d’un petit budget spectacle) ne pouvait manquer.

Le 16 janvier 2018, le site d’information Info Chalon annonçait que le philosophe était d’ores et déjà « paré pour en découdre verbalement avec Éric Zemmour ». Interrogé sur « l’état de notre civilisation », Michel Onfray se montre pessimiste. La civilisation judéo-chrétienne, se trouve, d’après le philosophe, dans « un état de déliquescence avancée… Tout part en petits morceaux, jour après jour… Quand une civilisation est devenue friable alors qu’elle fut marbre, il lui arrive de perdre des pans de murs d’un seul coup ». [33] A propos des signes « précurseurs » du déclin de la civilisation judéo-chrétienne, Michel Onfray lâche une bombe politiquement incorrecte : « Il va falloir compter avec la Chine, l’Inde et l’Afrique. Mais une civilisation n’est jamais que le produit d’une religion qui la rend possible. (…) Pour l’heure, l’Islam dispose mondialement d’un bras armé qui se veut impérialiste et planétaire. Quelle civilisation pourra s’y opposer et comment ? L’hyper technologie occidentale ne peut rien contre « la petite guerre » (pour utiliser un mot de Clausewitz, le théoricien de la guerre) de l’islam intégriste». Le philosophe prévient : « L’Europe est à prendre et d’aucuns la veulent… ». A propos de celui qui est pressenti pour être son contradicteur dans le cadre d’un « entretien sans tabous », Michel Onfray ne tarit pas d’éloges : «Il est cultivé, il ne méprise pas, il est intellectuellement cohérent, il est vif et respectueux. »[34]

De son côté, « l’arbitre » Frantz Olivier Giesbert, qui avait déjà orchestré la rencontre au sommet entre Zemmour et Michel Onfray à Nice, en 2015, confiera à Info Chalon tout le bien qu’il pense des deux débatteurs : «  Zemmour a une approche vraiment très politique, et la démarche d’Onfray est différente, elle est souvent  politique, mais également très philosophique. Parfois on ne débat pas tous sur les mêmes niveaux, c’est clair. (…) Avec Michel Onfray on passe vite de la philosophie à la politique, un peu de géopolitique, et puis on retourne à la philosophie. C’est toujours bien que dans un débat il y ait un rapport philosophique fort. »[35]

Mais le 18 janvier 2018, patatras! Le Journal de Saone et Loire annonce, à la surprise générale, que la « rencontre au sommet » a été annulée.

Eu égard au climat de « totalitarisme intellectuel » qui, d’après Onfray et Zemmour, règne en France, on aurait pu voir dans cette annulation une démonstration de l’extraordinaire puissance et de la formidable capacité de nuisance du « tribunal des bien-pensants » que Valeurs Actuelles avait dénoncé dans un dossier paru le même jour.

Toutefois, en guise d’explication, le journal de Saône et Loire évoquera des raisons beaucoup plus triviales : « Est-ce la fin de notre civilisation ? Apparemment, les Chalonnais s’en fichent.(…) Sur les 2000 places disponibles au parc des expositions, à peine 500 ont trouvé preneur. » Après avoir envisagé, dans un premier temps, de rapatrier l’événement dans une salle plus petite, la directrice de L’Epic (établissement public à caractère industriel et commercial) qui était en charge de l’organisation de l’événement a dû se résigner à l’annuler : « l’équilibre financier n’était pas atteint. » [36]

Maudits Châlonnais ! Même pas foutus de mettre la main à la poche pour venir écouter deux prédicateurs-vedettes venus les mettre en garde contre les dangers qui guettent la civilisation judéo-chrétienne, à un prix défiant toute concurrence, wesh !

D’ailleurs, il serait intéressant de savoir pourquoi les châlonnais ont boudé le duel inédit entre les « deux stars des idées et de la réflexion ».

Ont-ils senti qu’on essayait de leur refourguer une soupe légèrement insipide qui avait déjà été servie aux Niçois en 2015 ? 

Ou ont-ils simplement souhaité assister gratuitement à la nuit du Bloc et du (vrai) cirque qui se tenait chez eux le 20 janvier 2018 ? Rien n’est moins sûr…

On attribue au Grand Charles (de Gaulle) la citation suivante : « les Français sont des vaux ».

Le Gaulois a beau être un veau ; il n’en demeure pas moins réfractaire au foutage de gueule et refuse très souvent qu’on le prenne pour un coq plumable à l’envi, y compris sous couvert de résistante au « totalitarisme intellectuel ». 

La résistance (la vraie, hein) aux différentes formes de domination économique, politique et culturelle est une chose beaucoup plus sérieuse que le (très cher) spectacle offert par les médiatiques seigneurs de la pleurniche victimaire ; des seigneurs plus que jamais empêtrés dans un combat donquichottesque contre les moulins à vent du « politiquement correct. » 

TMTC, la mif ^^.

Bouna C.E. Mbaye 




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