Voyage dans l’univers des très médiatiques seigneurs de l’auto-victimisation




Deuxième partie du dossier intitulé “Pleurnicher pour mieux régner… dans les médias: une opération marketing condamnée à réussir?”. Cette deuxième partie s’intéresse aux stratégies d’auto-victimisation de trois intellectuels qui forment le trio magique des champions intergalactiques, toutes catégories confondues, de la “pleurniche victimaire” par et pour les médias.

Partie 2 : Voyage dans l’univers des très médiatiques seigneurs de l’auto-victimisation Une du magazine Valeurs Actuelles. Semaine du 19 octobre 2017

« Le « despotisme victimaire », ça pue déchire, sa mère ! »

Le 15 mars 2020, le philosophe Robert Redeker, publiait dans Valeurs Actuelles un article au vitriol contre ce qu’il appelle le « despotisme victimaire ». Redeker y regrettait notamment le fait que les sociétés occidentales soient désormais « médusées par une course au statut de victime, en oubliant que celle-ci dissimule souvent un formidable appétit de puissance ». Méditant avec amertume sur ce qu’il considère comme un des principaux fléaux de notre époque, le philosophe fustigeait alors le rôle néfaste des réseaux sociaux qui, selon lui, « forment le terrain de compétition et les gradins » de la « course au statut de victime »[1]

Robert Redeker ne s’est pas trompé d’époque, ni de tribune. En effet, depuis plusieurs années, le magazine Valeurs Actuelles, dans lequel il a publié son article, pratique « la course au statut de victime » avec une régularité et un zèle absolument déconcertant.

Illustration : le 18 octobre 2017, Valeurs Actuelles consacrait sa une aux « vrais anti-Macron » ; trois intellectuels qui, parce qu’ils contestent « la vision du monde » du chef de l’État et « le mettent face à ses contradictions », formeraient, d’après le magazine, une « opposition que le président de la République rêve de voir disparaître ».[2]

De la part de Valeurs Actuelles, on ne pouvait espérer un choix plus judicieux. En effet, les « vrais anti-Macron » qui apparaissent bâillonnés sur la couverture du magazine, forment le trio des champions intergalactiques, toutes catégories confondues, de la « pleurniche victimaire » par et pour les médias.

Depuis près de deux décennies, ils sont engagés dans une course effrénée au statut de victime dans laquelle ils ont pris une avance considérable sur leurs rivaux potentiels; une course qui se fait au nom de la « résistance au système » et qui dissimule, en réalité, un « formidable appétit de puissance » médiatique. Dans cette « course au statut de victime », les trois champions de la pleurniche victimaire peuvent compter sur des titres de presse qui, comme Valeurs Actuelles « forment les gradins et le terrain de compétition ».Auteurs de nombreux « best-seller » (pour lesquels ils ont bénéficié d’une très généreuse publicité dans les médias), ces « vrais » professionnels de la pleurniche ont su capitaliser sur leur surexposition médiatique pour s’ériger progressivement en seigneurs incontestés de l’auto-victimisation.

Le cas Zemmour : un Soljenitsyne (à la française) confortablement installé dans le goulag médiatique

Fin décembre 2014, la chaine d’information iTélé (groupe Canal+) annonçait l’éviction d’Éric Zemmour de « ça se dispute” ; une émission dans laquelle l’éditorialiste intervenait depuis plus de dix ans. La décision de la chaîne faisait suite à un entretien accordé au journal italien Corriere della Sierra et dans lequel Zemmour aurait appelé à « déporter les musulmans », ce que le principal intéressé a toujours nié, qualifiant la polémique déclenchée par son interview de « manipulation fantastique »[3]

A l’époque des faits, l’éditorialiste, qui avait déjà été condamné pour « provocation à la haine raciale » en 2011, disposait d’une chronique quotidienne sur la radio RTL, une chronique hebdomadaire dans le Figaro Magazine et présentait, sur la chaîne de télévision Paris Première (groupe M6), une émission portant son nom (« Zemmour et Naulleau »).[4] De 2006 à 2011, Éric Zemmour a été le chroniqueur vedette de l’émission «On n’est pas couché», talk-show diffusé sur la chaîne de télévision publique France 2.

La décision de la chaine iTélé de mettre fin à sa collaboration avec Éric Zemmour déclencha un des plus grands épisodes de « pleurniche victimaire » individuelle et collective de ces dix dernières années.

Ainsi, dans un entretien accordé au journal le Parisien en avril 2015, l’éditorialiste dénonçait une « mise à mort médiatique » : « Je ne vois pas d’autre terme que celui de mise à mort: il y a clairement une volonté de m’éliminer des médias de la part de certains. (…) On essaie de m’éliminer petit à petit. » Éric Zemmour ira même jusqu’à dresser un parallèle entre sa situation et celle des dissidents des régimes totalitaires : « Dans les régimes totalitaires, on ne sait jamais si on est attaqué par le haut ou par le bas », disait Soljenitsyne[5]. Selon moi, cette définition s’applique à la France d’aujourd’hui. »[6] 

Toujours en avril 2015, invité sur le plateau de l’émission « C’est à vous » (France 5), l’éditorialiste qui avait attaqué iTélé en justice pour rupture abusive de contrat (il obtiendra gain de cause en 2016), avait toujours autant de mal à contenir son désarroi : « Ça m’a attristé, ça m’a peiné, ça m’a agacé, ça m’a exaspéré, ça m’a révolté, parce que les mêmes gens, un mois plus tard, diront qu’ils étaient tous Charlie pour la liberté d’expression. Et évidemment, moi j’étais viré pour avoir justement fait usage de ma liberté d’expression. En plus, viré pour des mots que je n’avais pas prononcés, c’est l’ironie du sort».[7]

Fort heureusement, dans sa « pleurniche victimaire », Zemmour était loin d’être seul ; son éviction de la chaine iTélé sera dénoncée par plusieurs de ses confrères journalistes ainsi que des personnalités politiques de premier rang, de la gauche dite “radicale” à la droite “méga-décomplexée”. Sur Twitter, Marine le Pen, alors présidente du parti de la droite méga-décomplexée[8], le Front National, dénonce « une censure détestable » [9]  tandis que Louis Aliot, vice-président du FN fustige une « atteinte au pluralisme des idées » et appelle au boycott de la chaine iTélé. Toujours sur Twitter, Philippe De Villiers, président du Mouvement pour la France, ancien secrétaire d’État à la culture et ancien député européen, exprime son indignation face à une pratique digne des régimes totalitaires: « La France devient un pays totalitaire. Nous sommes tous des Zemmour. Éric, on est avec toi. » A gauche, l’ancienne figure de Mai 68 et député européen Daniel Cohn Bendit défend le droit de Zemmour à s’exprimer dans l’espace public au nom de la « liberté et de la diversité dans les médias ». De son côté, le co-président du parti de Gauche et ancien candidat à l’élection présidentielle de 2012, Jean Luc Mélenchon, estime que « virer Zemmour n’est pas une décision utile à la lutte contre ses idées ».[10]

Le summum de la « pleurniche victimaire » d’inspiration zemmourienne sera néanmoins atteint le 26 septembre 2015, sur le plateau de l’émission “On n’est pas couché”, dans le cadre de la grand-messe télévisuelle du samedi soir sur France 2. Invité pour faire la promotion de son premier ouvrage intitulé Une élection ordinaire (aux éditions Ring), un livre dans lequel il imagine l’élection d’Éric Zemmour à la présidence de la République (rien que ça !), le journaliste Geoffroy Lejeune, visiblement envahi par l’émotion, dégaine une grenade lacrymale d’une puissance inouïe pour défendre le soldat Zemmour : « Les idées d’Éric Zemmour (…) aujourd’hui peuvent gagner l’élection présidentielle. En fait, il porte un message qui est combattu de manière hyper-violente, moi je trouve, par les tribunaux, par la gauche et même une partie de la droite. Il porte un message où il est caricaturé en permanence. Il en prend plein la gueule. Il faut imaginer la vie d’Éric Zemmour ; je ne sais pas comment il fait. » [11] Face à une telle détresse, il aurait été en effet irresponsable voire inhumain de ne pas chialer à grosses larmes (de crocodile). J’ai moi-même essayé, en vain…

Mais on aurait tort de croire que Geoffroy Lejeune était venu pleurnicher sur le plateau de l’émission phare du paysage audiovisuel français à titre individuel. A travers son cri de détresse, le jeune écrivain ne faisait que relayer un sentiment qui, selon lui, est partagé par des millions de personnes qui n’ont pas droit de cité dans les médias: « Pour les gens, c’est une soupape de respiration. C’est un phare dans la nuit ce type, pour des millions de gens ! Je vous promets ! ».[12]A l’époque, l’apprenti-pleurnicheur Geoffroy Lejeune était rédacteur en chef du service politique d’un magazine dont il deviendra le directeur de rédaction en 2016 : Valeurs Actuelles. Drôle de coïncidence ^^, n’est-ce pas ?

Le numéro de cirque victimaire de Geoffroy Lejeune sur le plateau de l’émission « On n’est pas couché » s’inscrivait dans une gigantesque mascarade médiatique qui avait conduit Benoit Hamon, ancien candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2017, à lancer, sur les réseaux sociaux, le hashtag « #Zemmour mon bébé panda ». Sur Twitter, Benoit Hamon tournait en dérision les postures victimaires d’Éric Zemmour et de ses soutiens inconditionnels, notamment à travers un tweet publié le 22 décembre 2017: « Sans attendre, vous savez que vous allez signer une pétition, faire un don et manifester pour sauver cette victime universelle et inoffensive de tous les préjugés et toutes les dominations. »[13]

Malgré une deuxième condamnation définitive pour « provocation à la haine raciale » en septembre 2019, Zemmour effectuera un retour triomphal en Octobre 2019 sur la chaine CNews (anciennement appelée Itélé, qui l’avait évincé en 2014 et qui avait été condamnée en 2016 à lui verser 50 000 euros de dommages et intérêts pour « rupture abusive de contrat »). Sur CNews, Eric Zemmour est désormais la vedette de l’émission quotidienne Face à l’info, animée par la journaliste Christine anti-victimisation Kelly.

Le 30 avril 2020, l’agression verbale et les menaces proférées à l’encontre d’Éric Zemmour par un individu ayant filmé et publié la vidéo sur les réseaux sociaux, déclenchera une vague d’indignation quasi unanime, qui se propagera jusqu’au sommet de l’État… Alors que la France est durement touchée par l’épidémie du COVID-19, le président de la République, Emmanuel Macron, trouve le temps d’appeler Éric Zemmour pour lui exprimer son soutien et débattre avec ce dernier pendant près de 45 minutes.[14] De son côté, le président du Sénat, Gérard Larcher, dénonce sur Twitter une « agression intolérable et injustifiable » [15]. Toujours sur Twitter, Marlène Schiappa, la secrétaire d’État chargée de l’égalité homme-femmes et de la lutte contre les discriminations, décide de faire de la pédagogie: « Les injures publiques et les menaces d’agressions sexuelles sont injustifiables, qu’elles visent une femme ou un homme, #EricZemmour ou nos amies, dans la rue ou sur Twitter ! Ce n’est pas une question de personnes, c’est une question de principes. Un principe n’est pas variable. »

Tâchons de garder la jurisprudence Schiappa à l’esprit en scrutant de très près comment, en cas d’agression et/ou de menaces, ce « principe » s’appliquera à d’autres intellectuels ou personnalités publiques qui, comme Zemmour, ont été condamnés pour “provocation à la haine raciale”…

En conclusion: Éric Zemmour a beau faire l’objet de « fatwas médiatiques »[16], il n’en demeure pas moins un dissident parfaitement « hallal » pour un « système » politico-médiatique qui assure sa promotion et n’hésite pas à le cajoler (tel un bébé panda) quand il le faut, au nom de la « pluralité des idées dans les médias ».  

Le cas Finkielkraut : l’éternel incompris en guerre contre le « gnagnagna » du politiquement correct 

En novembre 2005, le très médiatique philosophe Alain Finkielkraut accordait une interview au quotidien israélien Haaretz dans laquelle il donnait notamment son point de vue sur les émeutes dans les banlieues françaises[17]. A rebours des analyses insistant sur les motivations socio-économiques des « émeutiers », Alain Finkielkraut préférait privilégier la piste ethnico-religieuse : « En France on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau sociologique. Voir en elles une révolte de jeunes de banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’Islam. Il y a en effet en France d’autres émigrants en situation difficile, chinois, vietnamiens portugais, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair qu’il s’agit d’une révolte à caractère ethnico-religieux. »[18]

En réponse à une question des journalistes de Haaretz qui lui demandaient si cette révolte des « Noirs et des Arabes » était une réponse aux différentes formes de discrimination dont ils font l’objet, Alain Finkielkraut se montre dubitatif : « Je ne le pense pas, parce que cette violence a été précédée de signes annonciateurs très préoccupants que l’on ne peut réduire à une simple réaction au racisme français. » En guise de “signes annonciateurs très préoccupants”, le philosophe prenait comme exemple les troubles ayant émaillé le match France-Algérie au stade de France en 2001, interrompu suite à l’invasion de la pelouse en pleine rencontre par des supporters. Dans ce qui sera considéré comme un des passages les plus polémiques de cette interview, Alain Finkielkraut n’hésitera pas à recourir à l’humour (noir) pour tordre le cou à une légende particulièrement vivace sur l’équipe de France de football : « On nous dit que l’équipe de France est adorée par tous parce qu’elle est “black blanc beur”, en fait aujourd’hui elle est “black black black” ce qui fait ricaner toute l’Europe. »  En fin connaisseur des médias, le philosophe-sociologue du sport était parfaitement conscient des réactions que de tels propos étaient susceptibles de déclencher. C’est pourquoi il avait tenu à préciser: « Si on fait une telle remarque en France on va en prison mais c’est quand même intéressant que l’équipe de France de football soit composée presque uniquement de joueurs noirs. »[19]

Suite à la vive polémique suscitée par ces déclarations, Finkielkraut, qui a échappé de justesse à la prison pour sa « remarque » sur l’équipe Black-Black-Black de France, profita des nombreuses tribunes médiatiques dont il disposait, pour y dénoncer les « bourreaux » ayant tronqué ses propos. Le philosophe s’estimera également victime d’un « hallali » déclenché par de gens qui ont voulu l’exclure « de l’univers du dialogue ». [20]  Au plus fort de la polémique, Finkielkraut poussera un énorme coup de gueule contre ses détracteurs, en leur rappelant au passage quelques limites à ne pas franchir dans la lutte contre des propos jugés « racistes » : « malgré mes explications ; cela a continué, comme s’il fallait à tout prix que j’incarne le juif raciste ». [21]

 En avril 2016, Alain Finkielkraut était hué, insulté puis expulsé de la manifestation « Nuit Debout” à Paris. Sur Twitter, les « Jeunes Communistes » se réjouiront de l’éviction du philosophe de la Place de la République : «   Finkielkraut qui vient à #NuitDebout!  On l’a tej #OKLM ». La vidéo où le philosophe-sociologue-humoriste, traité de « facho » par un groupe de jeunes, avait rétorqué à une manifestante « gnagnagna pauvre conne ! », allait rapidement faire le tour des réseaux sociaux. [22]

 Interrogé par le Cercle des Volontaires, Finkielkraut dénonce alors un mouvement qui a voulu « purifier la place de la République de sa présence » [23]avant d’enfoncer le clou sur le plateau de BFM TV quelques jours plus tard: “En guise de débats, toute contradiction est proscrite. On nous parle de refaire le monde à neuf et on purge de la terre ce qui compose ce vieux monde” (…) En guise de refondation de la démocratie, ce qu’on voit à l’oeuvre sur une échelle j’en conviens minuscule, c’est en quelque sorte la réinvention du totalitarisme.[24]

En décembre 2017, nouvelle polémique! Lors des funérailles du chanteur Johnny Halliday, le philosophe propose au micro de la Radio de la communauté Juive (RCJ) sa vision très singulière des images diffusées à la télévision : « le petit peuple des petits blancs est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Il était nombreux et il était seul. Les non-souchiens brillaient par leur absence» [25] 

Face à la polémique, le philosophe, admis à l’Académie française en 2016, explique au micro de la radio RMC l’usage de l’expression « non-souchiens » : “Elle n’est pas de moi, je reprenais avec ironie une parole de la leader des Indigènes de la République, Houria Bouteldja, qui parlait de souchiens pour désigner les Français de souche. Je ne suis pas moi-même quelqu’un de souchien. (…) Je n’ai rien en moi de Johnny, et je ne m’insurgeais pas contre l’absence des banlieues et de la diversité à cette manifestation, je la constatais.” Finkielkraut affirme alors ne pas comprendre la polémique qu’il a déclenchée et estime même faire « l’objet d’une vindicte invraisemblable »[26]

Conclusion: le parcours d’Alain Finkielkraut dans les médias est celui d’un éternel incompris, une cible permanente de « vindictes invraisemblables » déclenchées par ceux qui n’hésitent pas à déformer ses propos ou feignent de ne pas comprendre son humour noir. Dans cet environnement particulièrement hostile, le philosophe peut heureusement compter sur la générosité de nombreux médias qui « forment le terrain de compétition et les gradins » de sa « course au statut de victime » suprême du totalitarisme antiraciste. 

Le cas Onfray : « l’antisémitisme, c’est les autres ! » 

Le 7 juin 2012, le journal Le Point publiait sur son site internet un texte intitulé « Jean Soler, l’homme qui a déclaré la guerre aux monothéismes ». Rédigé par le philosophe Michel Onfray, un des intellectuels les plus médiatisés de France, le texte était en réalité une apologie d’un livre de Jean Soler intitulé Qui est Dieu ?. [27]

Sous la plume de Michel Onfray, Jean Soler est tour à tour décrit comme « un savant bientôt octogénaire auquel notre époque a scandaleusement tourné le dos (…) un agrégé de lettres classiques qui déconstruit les mythes et les légendes juifs, chrétiens et musulmans avec la patience de l’horloger et l’efficacité d’un dynamiteur de montagne» ou encore, «un homme seul » dont les journalistes n’apprécient pas la « méticulosité conceptuelle ».

En préambule de son exégèse de l’oeuvre Jean Soler, Michel Onfray prendra néanmoins le temps d’avertir ses lecteurs :« le propos dérange les affidés des trois religions monothéistes. » car, d’après le philosopheJean Soler « ouvre des dossiers sensibles ».

Si le texte est un procès en règle des trois principaux monothéismes, les flèches les plus venimeuses sont néanmoins dirigées contre le judaïsme.

Ainsi, Onfray nous apprend que dans la Bible « l’amour du prochain ne concerne que le semblable, l’Hébreu, pour les autres, la mise à mort est même conseillée. »

Quant au dieu unique des Hébreux, Onfray souligne, à la suite de Jean Soler, qu’il a « voulu la ségrégation, il a interdit la possibilité de la conversion, l’idée de traité avec les nations étrangères, et il ne vise autre chose que la construction identitaire d’un peuple. Ce dieu est ethnique, national et identitaire. » Le dieu unique des Hébreux est également « vengeur, jaloux, guerrier, belliqueux, cruel, misogyne » et on apprend par ailleurs qu’il n’est devenu unique « que sous la pression opportuniste ethnique et tribale, nationaliste. »

Jésus est décrit comme un « sectateur juif qui renonce au nationalisme de sa tribu au profit de l’universalisme ».

A la suite de Soler, Michel Onfray attribue aux Hébreux l’invention du génocide : le commandement « tu ne tueras point » est un « commandement tribal qui ne concerne que le peuple juif et non ’humanité dans sa totalité ». L’extermination des Cananéens par les Hébreux est ainsi appréhendée par le duo Onfray-Soler comme « une politique de purification ethnique ».

Dans un des passages les plus polémiques du texte, le prophète Moïse est comparé à Hitler : « Hitler est le guide de son peuple, comme Moïse ; le peuple élu n’est pas le peuple juif, mais le peuple allemand ; tout est bon pour assurer la suprématie de cette élection ; la pureté assure de l’excellence du peuple élu, dès lors, il faut interdire le mélange des sangs.»[28]

Le texte de Michel Onfray publié par le Point déclencha une très vive controverse et vaudra au philosophe des critiques particulièrement acerbes. Il sera notamment reproché à Onfray son manque de rigueur, les nombreux anachronismes, plusieurs raccourcis et caricatures qui parcourent son texte, ainsi que des relents d’antisémitisme…

Dans le quotidien Libération, quatre philosophes (Michel Deguy, Jean-Luc Nancy, Gérard Bensussan et Alain David) dénoncent ce qu’ils appellent le « symptôme Onfray » : « la position d’Onfray correspond à un certain effondrement de la pensée, à cette équivoque contemporaine qui voudrait que le judaïsme soit à la fois porteur d’une signification historiale et objet d’une récurrente dénégation et rivalité mimétique. »[29] En conclusion, les 4 intellectuels s’interrogent : « N’est-ce pas à dresser des barrières contre la force proprement philosophique du «judaïsme» que s’emploie Michel Onfray dans son article, et n’est-ce pas cette dernière version du ressentiment, confronté à la signification historiale de l’extermination et de la «question juive», qui explique l’étonnante faveur qui entoure ses écrits ? » [30]

 Dans une tribune intitulée « Rien de nouveau sous le soleil »Yeshaya Dalsace, rabbin de la communauté Dorvador à Paris, se dit indigné qu’un « journal aussi sérieux que Le Point laisse passer des allégations aussi médiocres et mal à propos, au point de se demander si on lit du Onfray ou un avatar d’une médiocre littérature antijuive qu’on croyait dépassée, le tout dans un climat français où assassiner un Juif à bout portant ou le tabasser est devenu chose possible. »  Le rabbin dénonce également « un lamentable et malsain jeu de massacre qui manque sa cible et discrédite profondément son auteur. »[31] De son côté, l’écrivain Marek Halter estimera que Michel Onfray « dévoile une face cachée de son personnage. Les juifs le gênent. »[32]

La réponse de Michel Onfray à ses détracteurs s’effectuera en deux étapes. Dans les colonnes de Libération d’abord, Onfray répond aux quatre philosophes qui avaient dénoncé le « symptôme Onfray »; Onfray revendiquera notamment son droit à critiquer toutes les religions : « peut-on, quand on aborde le Talmud, mais aussi la Bible et le Coran, penser encore debout ? Ou faut-il d’abord se mettre à genoux ? »[33]s’interroge Onfray. Le très médiatique philosophe profite de son droit de réponse pour balayer les accusations d’antisémitisme dont il a fait l’objet en dénonçant, au passage, une forme de perfidie voire de lâcheté intellectuelle de la part de ses quatre confrères philosophes : Quel meilleur bûcher, aujourd’hui que l’insinuation d’antisémitisme ? Je dis bien insinuation, car ces philosophes autoproclamés emblématiques de la communauté écrivent sous la dictée d’avocats pour éviter le procès en diffamation. On laisse entendre que… On suppute… On suppose… On appuie le clin d’œil… »[34]

Certains passages de cette réponse valent tout de même leur pesant d’ironie. Michel Onfray dénonce par exemple « l’attaque ad hominem » qui, d’après lui, « n’honore pas ceux qui la pratiquent à défaut de vouloir (sinon de pouvoir…) débattre vraiment sur les idées »[35]Étonnant quand on sait que les attaques ad hominem sont une des marques de fabrique du philosophe…

Le 6 juillet 2012, trois jours après son article dans Libération, Michel Onfray répondait à ses autres détracteurs dans le journal Le Point. Sans aborder le fond des critiques qui portaient essentiellement sur une interprétation jugée discutable de certains passages de la Bible, le philosophe rappelle que ses prises de position sur le conflit israélo-palestinien (« sioniste pro-palestinien ») lui ont valu des menaces de mort de la part des islamistes pour cause de sionisme ; des menaces qui devraient suffire à discréditer les accusations d’antisémitisme qui pesaient désormais sur Michel Onfray: «  Disons qu’être traité d’antisémite par des juifs et de sioniste par des islamistes prouve qu’on n’appartient à personne, qu’on est libre et qu’on ne dépend d’aucune chapelle – ce qui me vaut d’être pourchassé par toutes. »[36]

La “polémique Onfray-Soler” est un tournant. A partir de cette date, le philosophe ne cessera de répéter qu’il n’a jamais été et ne sera jamais antisémite, ni même antisioniste.

Ainsi, dans un entretien qu’il a récemment accordé au journal Causeur, Onfray ne considère plus le judaïsme comme la religion du dieu «vengeur », « tribal », « ethnique », « national »,  « identitaire », « vengeur, jaloux, guerrier, belliqueux, cruel, misogyne », un dieu qui a  « voulu la ségrégation et interdit la possibilité de la conversion ». Huit ans après son article polémique dans le Point, le judaïsme a cessé d’être, dans la pensée de Michel Onfray, la religion du peuple ayant conduit une “une politique de purification ethnique à l’encontre des nations de Canaan“, inventé le génocide ou encore inspiré le nazisme ( « modèle hébraïque auquel il ne manque même pas Dieu »). Michel Onfray considère  désormais le judaïsme comme  une religion qui « ne cherche pas à convertir » et qui, par conséquent lui « va donc très bien ».[37] En revanche, sur l’islam, le philosophe se montre beaucoup plus critique : « l’islam revendique clairement l’universalisation de sa doctrine et, comme je suis concerné et que je ne suis pas antisémite, homophobe, misogyne, phallocrate, belliciste – des « valeurs » selon nombre de sourates du Coran, il est en effet plus à craindre. »[38]. Eu égard à l’état actuel du débat public en France, de tels propos de la part d’un des intellectuels les plus médiatisés de France pourraient susciter l’inquiétude chez les “affidés de la religion mahométane”. Toutefois, quand on connaît l’incroyable versatilitié du personnage, on peut émettre l’hypothèse que le vent de la philosophie Onfrayenne tournera bientôt dans le sens de l’islam et des musulmans. Reste à savoir quand: dans quelques mois ou dans quelques années ? 

On pourrait également voir dans le revirement à 180 degrés de Michel Onfray à propos du judaïsme une prise de conscience salutaire ; les « confidences » d’un amateur du « je sais tout » qui s’était aventuré sur un terrain (celui de l’exégèse biblique) qu’il ne maitrisait pas.   

 Mais Michel Onfray ne s’est pas contenté d’une posture défensive et victimaire. A partir de 2012, il va multiplier les attaques contre tout un pan de la gauche radicale en les accusant (souvent sans fournir la moindre preuve) de dissimuler leur antisémitisme sous différentes formes, y compris l’antisionisme.

Il faut dire que le philosophe a une définition très extensive de l’antisionisme…

Dans une vidéo publiée sur sa page Facebook le 24 février 2019, Michel Onfray répondait à la question d’un internaute : « l’antisionisme revient-il à de l’antisémitisme ? » en ces termes:

« Je ne vois pas qu’on puisse aujourd’hui être antisioniste dans le sens : interdire l’État d’Israël. Ce qui voudrait dire : remettre les juifs à la mer pour réutiliser le vocabulaire d’Exodus. Donc je crois qu’effectivement il faut être très précis sur ce sujet-là et éventuellement trouver d’autres mots qui éviteraient de dire qu’on est antisioniste mais en même temps qu’on n’est pas contre l’État d’Israël parce qu’être contre l’État d’Israël, ça s’appelle être antisioniste. Donc, on ne peut pas jouer sur les mots en disant « mais je m’oppose juste à une politique » en sachant très bien qu’en s’opposant à une politique, on s’oppose à un pays et qu’en s’opposant à un pays, on s’oppose à la possibilité pour ce pays de disposer d’une terre. »[39]

J’ai eu beau visionner et réécouter cette intervention à plusieurs reprises, j’ai toujours autant de mal à saisir la profondeur philosophique d’un tel raisonnement. On peut donc émettre deux hypothèses (pseudo) philosophiques : 1) le philosophe appuie sa démonstration sur un mélange de spinozisme et de nietzschéisme difficilement accessible aux profanes 2) il s’agit d’une gigantesque fumisterie visant à faire passer la critique de la politique d’un État pour du racisme. Car si on étendait le raisonnement à d’autres pays, les personnes qui critiqueraient les politiques des gouvernements français, russe, chinois ou qatari seraient respectivement « francophobes », « russophobes », « sinophobes », « qatarophobes » (ou islamophobes dans ce dernier cas ?).

D’ailleurs, pour reprendre la suggestion de Michel Onfray, quel mot pourrait-on trouver pour remplacer celui « d’antisionisme » ?

« Palestinisme » ? Trop tard ! En effet, Sammy Gozlan, président du Bureau National de Vigilance contre l’Antisémitisme (BNVCA) déclarait sur Europe 1, en Février 2019 : « le palestinisme est un antisémitisme »[40]

Sur l’antisionisme, Michel Onfray entretient volontairement une confusion conceptuelle et intellectuelle que l’historien Dominique Vidal a analysée dans son livre Antisionisme= antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron (Libertalia, 2018).

Armé d’une définition extensive de l’antisionisme, Michel Onfray va multiplier les piques contre certains partis et leaders de la gauche dite « radicale ». Ses cibles privilégiées : le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et surtout Jean Luc Mélenchon, véritable tête de turc du philosophe. 

Invité sur la radio RMC le 19 mars 2015, Michel Onfray avait ainsi déclaré que le NPA « d’une certaine manière, est dans l’antisémitisme en nous disant que, en gros, Israël c’est l’argent, le capital, les Juifs, le sionisme, la finance internationale ».

Dans sa réponse au philosophe, le NPA dénonce un « odieux chantage à l’antisémitisme » et un « amalgame outrancier, destiné à jeter le discrédit sur toutes celles et ceux qui affirment leur solidarité avec les Palestiniens » et somme Michel Onfray « d’apporter des preuves à l’appui de ses déclarations scandaleuses ». [41]

A ce jour, Michel Onfray n’a toujours pas produit la moindre « preuve » pour étayer ses accusations à l’encontre du NPA mais à la décharge du philosophe, on pourrait souligner qu’il n’a pas accusé le NPA directement; d’où l’usage de formules telles que « d’une certaine manière » ou encore « en gros ». Sur l’antisémitisme du NPA, Michel Onfray n’accuse pas, il « suppute… », il  « suppose… », « fait entendre que… », il « appuie le clin d’oeil… »

En revanche, dans ses nombreuses attaques contre Jean-Luc Mélenchon (candidat à l’élection présidentielle pour le front de Gauche en 2012 et pour la France Insoumise en 2017), Michel Onfray n’hésite pas à recourir à des procédés beaucoup plus discutables, surtout de la part d’un « amoureux de la sagesse ». En effet, sur l’antisionismo-sémitisme de Mélenchon, Onfray ne se contente pas de “supputer”, “supposer”, “faire entre que” ou encore “appuyer le clin d’œil”; il invente, il ment… 

Ainsi en mai 2015, Michel Onfray écrivait à propos de Jean-Luc Mélenchon:

« On peut également rappeler le soutien que Jean-Luc Mélenchon, patron du Front de gauche, apportait à Ahmadinejad quand il était au pouvoir il n’y a pas bien longtemps alors que ce dernier menaçait de rayer Israël de la carte ou l’affection qu’il portait à Hugo Chavez, pour qui, « une minorité, les descendants de ceux qui ont crucifié le Christ(…) s’est emparée des riches du monde(…) et a concentré ce richesses entre quelques mains ». L’opposition de ces deux dictateurs aux Etats Unis ne saurait justifier, une fois de plus, qu’on se contente que les ennemis antisémites de gauche de nos ennemis capitalistes de droite soient nos amis. »[42]

Ce paragraphe sera repris à l’identique dans le livre du philosophe intitulé Penser l’islam (Grasset, 2016).

Dans un entretien accordé au quotidien suisse Tribune de Genève en 2017, Michel Onfray persiste et signe en déclarant à propos de Jean-Luc Mélenchon : « je ne peux pas accorder ma confiance à quelqu’un qui accordait son estime en son temps au président iranien Ahmadinejad qui n’avait pas caché son désir de rayer Israël de la carte » [43] 

Le 5 avril 2018, Michel Onfray récidive. Il apporte son soutien au Conseil Représentatif des Institutions juives de France (CRIF) qui s’était opposé à la participation de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen (présidente du Front National) à la marche blanche en hommage à Mireille Knoll, octogénaire et rescapée de la Shoah, assassinée dans des conditions atroces à Paris en mars 2018.  Dans une vidéo intitulée « qui sème le vent récolte la tempête ? », publiée sur son site internet et sa page Facebook, Michel Onfray explique :

« Quand il y a eu cette marche, dans la rue, et que le CRIF a pris à partie Mélenchon et Marine Le Pen. Eh bien j’étais d’accord dans ces deux cas-là parce qu’on ne peut pas jouer avec le feu et le jour où l’incendie se déclenche dire qu’on n’y est pour rien. On ne peut pas, pendant des années, je pense à Mélenchon, dire effectivement que les israéliens sont des riches soutenus par le sionisme international du côté du capitalisme et que les Palestiniens sont toujours des gens exploités et qu’il faut être du côté palestinien, donc boycotter Israël. Dire que Ahmadinejad qui, à l’époque, voulait rayer Israël de la carte était un personnage très sympathique parce qu’il était un ennemi des américains. Ce sont quand même des choses dites par Mélenchon. » [44]

Pour étayer l’idée selon laquelle Hugo Chavez (président du Venezuela de 1999 à 2013) est antisémite, Michel Onfray n’a pas hésité à tronquer les propos de ce dernier afin de suggérer que lorsque Chavez fustigeait, dans le cadre d’un discours prononcé le 24 décembre 2005, « une minorité, les descendants de ceux qui ont crucifié le Christ(…) s’est emparée des riches du monde(…) et a concentré ce richesses entre quelques mains », il se référait aux juifs. Sur ce point, il serait difficile de jeter la pierre au philosophe dans la mesure où les accusations d’antisémitisme à l’égard de Chavez ont été relayés par une bonne partie de la presse française à l’époque. [45]

En revanche, à l’appui de ses déclarations sur le « soutien » de Mélenchon au « très sympathique » Ahmadinejad, Onfray ne cite aucune déclaration du principal intéressé…  Et pour cause : « ces choses dites par Mélenchon » à propos d’Ahmadinejad sont le fruit de l’imagination débordante du philosophe ! 

Quoiqu’on puisse penser du chef de file de la France insoumise, force est de constater que sur Ahmadinejad (président de la République islamique d’Iran de 2005 à 2013), le régime iranien ainsi que les menaces de « rayer Israel de la carte », les positions publiques de Jean-Luc Mélenchon ont toujours été à l’opposé de celles que lui attribue Onfray.

Ainsi, le 12 février 2012, Jean-Luc Mélenchon, alors candidat du Front de Gauche à l’élection présidentielle, était interrogé sur la situation au Moyen Orient par la journaliste Marie-Eve Malouines (Public Sénat). Cette dernière lui avait notamment demandé s’il prenait les menaces de l’Iran à l’encontre d’Israël « au sérieux ». La réponse de Mélenchon était pourtant catégorique et sans ambiguïté : « Ce qu’a dit Ahmadinejad n’est pas acceptable. C’est la première fois qu’on voit un pays dire « si on a une bombe, on ira taper sur Israël. » Personne ne peut accepter une chose pareille ! Que sur le plan international, quelqu’un décide qu’il va détruire à coup de bombe atomique son voisin. (…) Le régime iranien pose une question importante à la civilisation humaine. Moi je n’ai pas peur de le dire : un régime théocratique est toujours un danger pour le reste de l’humanité. Partout où on met des religieux au pouvoir, il faut s’attendre à des abominations. Et bien voici que l’Iran confirme que c’est abominable de mettre des religieux au pouvoir ».  [46]

Plus récemment, le 19 janvier 2020 (Ahmadinejad n’est plus président depuis 7 ans), invité sur le plateau de LCI, Jean-Luc Mélenchon, alors président du groupe de la France insoumise à l’Assemblé Nationale, déclarait à propos de l’Iran : « L’Iran prétend (…) détruire l’État d’Israël. C’est un projet insupportable qui, à lui seul, crée une tension incroyable dans cette région, et évidemment favorise les extrêmes de l’autre côté qui se disent : « Puisqu’ils veulent nous détruire, on s’organise. » »[47]

Dans un article datant de mars 2013, le quotidien l’Obs indiquait, à propos de la relation de Jean-Luc Mélenchon avec Hugo Chavez : « Il approuve la pratique du pouvoir par Chávez, mais il condamne son encombrant soutien à l’Iran d’Ahmadinejad ou à Bachar al-Assad. »[48]

Pour que Michel Onfray fournisse les « preuves » du soutien de Jean-Luc Mélenchon à Ahmadinejad, il faudra sans doute attendre très longtemps. Mais le philosophe n’est pas du genre à s’avouer vaincu. 

Ainsi, les incidents antisémites qui ont émaillé certaines manifestations des “gilets jaunes”, et en particulier l’agression antisémite du philosophe-académicien Alain Finkielkraut en février 2019, fourniront à Michel Onfray une opportunité de flétrir la gauche radicale. Et le philosophe s’en donnera à cœur joie. Dans un texte intitulé « coucous, cocos, cocus » publié en mars 2019, Michel Onfray adressait une mise en garde aux gilets jaunes : « Le petit peuple de gens modestes que j’aime et qui se trouve à l’origine de la révolte des gilets-jaunes est en train de se faire voler sa révolution par la gauche institutionnelle qui se sert, s’en sert et les dessert. » [49] Du haut de son perchoir philosophique, Michel Onfray tenait à alerter « le petit peuple des gens » qu’il aime tant,  d’un gigantesque complot ourdi par des forces islamo-gauchistes pour noyauter un mouvement de contestation populaire: « Porté par les médias qui ne vivent que du buzz, aimé par Macron parce qu’il radicalise le mouvement donc le décrédibilise et le vide de ses sympathies, courtisé par Mélenchon parce qu’il est facile à séduire et à circonvenir, Éric Drouet est un idiot utile de la gauche qui est-elle même une idiote utile de l’islamo-gauchisme qui, lui, pour le coup, est le cheval de Troie d’un fascisme vert appelé à prendre la suite dans l’Histoire de sa formule brune, nationale-socialiste, et rouge, marxiste-léniniste.»[50]

Ainsi, pour se disculper définitivement des accusations d’antisémitisme qui avaient pesé sur lui suite à un texte d’une rare virulence sur les monothéismes (et en particulier le judaÏsme) en 2012, Michel Onfray n’hésite pas à tirer à vue sur la gauche radicale en attribuant à ses représentants politiques des propos qu’ils n’ont jamais tenus ou en ayant recours à des thèses complotistes.

En 2010, Michel Onfray publiait le crépuscule d’une idole, un brûlot contre Freud et la psychanalyse. Qu’à cela ne tienne, nous pouvons recourir à des travaux d’un psychanalystes pour décrypter la rhétorique du philosophe…         

Dans son livre consacré aux différentes formes de fanatisme  (Dans la main droite de Dieu. Psychanalyse du fanatisme), le psychanalyste Gérard Haddad explique que « l’adepte du complot ne tient compte que des faits qui confirment son délire. La théorie complotiste, au même titre que l’idée fanatique est inaccessible à la critique, encore moins à la réfutation. (…) Les théories complotistes donnent aussi le sentiment de pénétrer dans la coulisse de l’Histoire, d’en saisir les secrets ultimes.»[51] Le complotisme est un avatar du fanatisme qui, d’après Haddad, est lui-même « une pathologie du narcissisme »[52]

Voilà quelques indices qui pourraient aider à comprendre la personnalité du très médiatique philosophe. Michel Onfray n’a cessé d’évoquer et de mettre en scène ses origines populaires, comme si cela suffisait à vacciner définitivement contre la bêtise et la malhonnêteté intellectuelle…Depuis le début des années 2000, Michel Onfray a apporté son soutien à plusieurs personnalités de gauche (Olivier Besancenot, José Bové, Jean-Luc Mélenchon) avant de les crucifier publiquement, dans un exercice de retournement de veste qu’il maîtrise à la perfection. [53]Et si le principal problème de tous ces leaders de la gauche radicale était qu’ils faisaient de l’ombre au philosophe défenseur du « petit peuple des gens modestes » ? Ces leaders n’ont-ils pas tendu à Michel Onfray le bâton pour se faire battre en prétendant parler au nom des classes populaires sans la bénédiction du philosophe ? En dehors de Michel Onfray, il ne saurait y avoir de salut pour le « petit peuple des gens modestes »…

En bon seigneur de l’auto-victimisation par et pour les médias, Michel Onfray n’a cessé de dénoncer les tentatives de censure et le climat de « totalitarisme intellectuel » qui, selon lui, régnerait dans le débat public en France.

Dans un entretien avec le journaliste Alexandre Devecchio pour le Figaro Vox en décembre 2014, quelques jours après l’éviction de Zemmour de la chaîne iTélé, Onfray répondait à la question « sommes-nous en train de basculer vers une forme de totalitarisme intellectuel? » :

« Nous y sommes, c’est évident ! Plus question de craindre le basculement, nous avons déjà basculé. Seules les idées politiquement correctes sont admises dans ce qui se présente comme un débat mais qui n’est qu’un salon mondain où l’on invite le marginal qui ne pense pas comme soi pour montrer sa grandeur d’âme, sa libéralité, sa tolérance. »[54]

Dans un ouvrage collectif paru en 2017, Michel Onfray affirmait que «la presse n’est pas libre, ne l’a jamais été, ne le sera jamais. Elle est subjective, idéologique, de parti-pris. Elle défend une ligne qui est le Bien, puis elle attaque tout ce qui n’est pas cette ligne et le transforme en Mal. » [55] C’est pourtant dans cette même presse qu’il a signé près de 150 articles entre 2007 et 2017. [56]

Car Onfray a beau dénoncer le « totalitarisme intellectuel » qui prévaut en France, cela ne l’a nullement empêché d’être un des intellectuels les plus médiatisés en France. Entre 2010 et 2015, Michel Onfray ne totalisait pas moins de 398 apparitions, presque autant qu’un autre “seigneur de l’auto-victimisation” : Alain Finkielkraut (qui a dû se contenter de 407 apparitions). [57]  D’après Nicolas Chevassus-au-Louis, en 2012, on pouvait voir et entendre Onfray « au moins une fois par semaine, et même deux fois ». Cette année-là, le philosophe affichera 109 apparitions sur son compteur médiatique. [58]

Et si en novembre 2015, Onfray avait annoncé une diète médiatique suite à « l’hystérie » provoquée par un tweet sur les attentats du 13 novembre, c’était pour revenir deux mois plus tard pour faire le tour des plateaux de télé pour assurer la promotion de deux ouvrages.

La surexposition médiatique de Michel Onfray ne l’empêchera pas de justifier la création, en mai 2020, de la revue Front Populaire par le « recul de la liberté de la presse en France ». [59]

Une chose est sûre : pour avoir le droit de contribuer à cette revue, il faudra se débarrasser de toute trace de « palestinisme » (synonyme d'”islamo-gauchisme”, donc d’antisionisme et donc d’antisémitisme) et éviter d’égratigner l’égo du philosophe- fondateur sous peine d’être voué aux gémonies par ce dernier, comme il le fit pour Olivier Besancenot, Jean-Luc Mélenchon, et d’autres personnalités de gauche. 

La France, paradis des dissidents ?

Au regard du traitement que le « système » politico-médiatique accorde à ses plus redoutables dissidents (autoproclamés), on comprend mieux pourquoi les lanceurs d’alerte Julian Assange et Edward Snowden ont demandé l’asile politique en France. Pourquoi diable rester coincé dans un endroit tenu secret en Russie ou s’enfermer pendant plusieurs années dans l’ambassade de l’Équateur au Royaume Uni, quand on peut tranquillement bénéficier du statut de dissident en France sur les plateaux de télévision et dans la presse ?

Malheureusement pour Snowden et Assange, leurs demandes d’asile ont été rejetées. Pour accéder au statut de dissident médiatique en France, il faut se lever de bonne heure!

Oh Hapsatou, Sy tu savais !

Dans son premier livre paru en 2019 et sobrement intitulé Pensées interdites. Chroniques de la France baillonnée (Adoxa Editions), le désormais essayiste Grégory Roose, qui collabore avec Polemia, Agoravox ou encore Valeurs Actuelles « notamment sur les questions d’identité et d’écologie avec un regard conservateur » [60] affirme que « la posture victimaire est l’argument des médiocres mais son efficacité est d’autant plus légitime qu’elle est rendue redoutable par la caste médiatico-politique ».[61]

A la lumière de ce qui précède, il serait difficile de ne pas être 100% d’accord avec Gregory Roose. En effet, l’efficacité de la « posture victimaire » des trois seigneurs de l’auto-victimisation est d’autant plus légitime « qu’elle est rendue redoutable par la caste politico-médiatique ».  

Au fond, ce que Valeurs actuelles reproche à Hapsatou-Corinne Sy et à d’autres minorités qui osent s’offusquer quand on leur dégueule un peu (trop) dessus dans les médias, c’est une forme de culot qui pourrait faire de certains « non-souchiens » des adversaires redoutables sur le marché médiatique de la « pleurniche victimaire ». En contestant le monopole du « despotisme victimaire » à des éditorialistes et philosophes médiacrates qui le pratiquent avec un talent inégalé depuis plusieurs années, certaines « minorités visibles » pourraient ainsi se muer en braconniers chassant sur des terres que les grands seigneurs de l’auto-victimisation considèrent comme leur propriété exclusive.
Comme nous le verrons dans la troisième et dernière partie de ce dossier, ces derniers ne se contentent pas de se décerner mutuellement des brevets de dissidents d’une « caste politico-médiatique » qui les promeut et (parfois) les paye ; ils organisent, périodiquement, des simulacres de « débats », à grands renforts de mises en scène hollywoodiennes.

A suivre…

Bouna C.E. Mbaye 




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