Au Soudan s’ouvre le procès de la dictature d’Omar el-Béchir




Au Soudan s'ouvre le procès de la dictature d'Omar el-Béchir
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En détention à la prison de Kober, l’ex-président soudanais Omar el-Béchir comparaît mardi devant la justice à Khartoum, où il risque la peine de mort pour son coup d’État de 1989. Un procès pour l’Histoire, mais aussi pour éloigner le spectre des coups d’État, coutumiers au Soudan depuis l’indépendance.

L’heure du jugement a sonné au Soudan. Le procès de l’ancien président soudanais Omar el-Béchir s’ouvre mardi 21 juillet à Khartoum. Le dictateur déchu est jugé pour son coup d’État perpétré en 1989 contre le gouvernement démocratique du Premier ministre Sadeq al-Mahdi. Destitué en 2019, le prisonnier, aujourd’hui âgé de 76 ans, encourt la peine de mort.  

“C’est un immense procès qui s’ouvre et il est surprenant de voir que le Soudan se donne une ambition aussi gigantesque avec aussi peu de préparation, estime Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Soudan. Je doute qu’il y ait eu une instruction suffisante avec de nombreux témoins pour répondre aux nombreuses questions que les Soudanais se posent. Ils ont subi ce régime durant trente ans. Une justice expéditive risque d’engendrer de nombreuses frustrations.” 

Un procès inédit, historique, hors normes

Ce procès a tout de même le mérite d’être inédit à bien des égards. D’abord parce que jamais dans l’histoire récente du monde arabe, l’auteur d’un putsch réussi n’a été jugé. Ensuite parce qu’Omar el-Béchir sera jugé par une cour spéciale composée de trois juges. Enfin, le procès s’annonce hors normes par l’ampleur de sa défense : pas moins de 150 avocats défendront les accusés.  

Dans le box des prévenus, l’ancien putchiste ne sera en effet pas seul. Dix autres militaires et six civils seront également présents, parmi lesquels ses anciens vice-présidents Ali Osmane Taha et le général Bakri Hassan Saleh. Un grand absent à signaler, le cerveau du coup d’État, l’islamiste Hassan al-Tourabi, longtemps mentor de Béchir, mort en 2016. Mais pour Marc Lavergne, il y a de nombreux autres absents. “Omar el-Béchir n’a pas été le décideur du coup d’État. Il s’agissait d’une conspiration collective. Il était d’ailleurs pris pour un imbécile à ses débuts. Une cinquantaine de personnes faisaient tourner son régime. Tous étaient des décideurs. Parmi eux des idéologues, des militaires ou des policiers qui ne semblent pas être inquiétés aujourd’hui. Cela donne le sentiment que l’on bazarde l’histoire sous le tapis.” 

Ce procès est “un avertissement” 

Le procès dOmar el-Béchir et de 16 co-accusés intervient alors que le gouvernement de transition post-révolutionnaire du Soudan a lancé une série de réformes dans l’espoir de rejoindre pleinement la communauté internationale. Mais d’aucuns s’interrogent sur la temporalité de ce procès. “Le pays connait une situation de grande pauvreté aggravée par la crise sanitaire du Covid-19 et on peut de demander si le gouvernement soudanais n’a pas d’autres priorités à l’heure où il tente de négocier avec les mouvements rebelles des États du Darfour, du Kordofan du Sud et du Nil Bleu.”

Ce n’est pas l’avis des avocats des parties civiles. Dans un pays qui a connu trois coups d’État depuis son indépendance en 1956 – celui du général Ibrahim Abboud (1959-1964), puis celui mené en ma 1969 par le colonel Gaafar Mohammad Nimeiri, au pouvoir jusqu’en 1985, et enfin le coup d’État d’Omar el-Béchir –, il semble au contraire nécessaire de juger les putchistes pour dissuader les ardeurs d’éventuels frondeurs. “Ce procès sera un avertissement à toute personne qui essaiera de détruire le système constitutionnel et sera jugée pour ce crime. Cela sauvegardera la démocratie soudanaise. Nous espérons ainsi clore l’ère des putschs au Soudan”, a plaidé Moaz Hadra, un des avocats à l’origine de la procédure contre le dictateur déchu. 

“Un procès politique” 

Sans surprise, la défense dénonce pour sa part “un procès politique qui se cache derrière la loi. Ce procès va se dérouler dans un environnement hostile de la part du système judiciaire envers les accusés et nous pourrons le prouver”. Parallèlement, le juriste met également en avant le bilan politique d’Omar el-Béchir, qui a signé en 2005 un accord de paix avec les rebelles du Sud cautionné par l’ONU, la Ligue arabe, l’Union européenne et l’Union africaine. Enfin, la défense estime que le procès n’a pas lieu d’être car les faits se sont déroulés il y a plus de 10 ans. 

À l’issue de ce procès, de nombreuses questions risquent de rester en suspens. Quelles sont les responsabilités ? Quel était le degré de sincérité vis-à-vis de l’islamisme ? “Pas sûr que l’on obtienne beaucoup de réponses dans ces conditions”, avoue, sceptique, Marc Lavergne. Lors de l’instruction menée par le bureau du procureur, Omar el-Béchir et Bakri Hassan Saleh ont d’ailleurs catégoriquement refusé de coopérer. Néanmoins, ils seront présents au tribunal. 

Autant de questions que la CPI pourra peut-être à son tour dénouer. Car Béchir n’en aura pas fini avec la justice à l’issue de son procès à Khartoum : le Soudan s’est également engagé à le livrer à la Cour pénale internationale (CPI) pour qu’il soit jugé pour crimes de guerre et génocide dans le cadre du conflit au Darfour en 2003-2004, qui a fait 300 000 morts et des millions de déplacés.