En Turquie, Recep Tayyip Erdogan ordonne la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée




lemonde.fr

Philippe Escande

Turquie

La décision du président turc, attendue depuis des années par les milieux religieux et nationalistes, suit l’invalidation par la justice du décret de 1934 qui avait transformé l’édifice byzantin en musée.

Par Jean-François Chapelle

Le 24 novembre 1934, Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la jeune République turque, versait la basilique-mosquée de Sainte-Sophie au pot commun de l’humanité, en décrétant sa transformation en musée. Quatre-vingt-six ans plus tard, vendredi 10 juillet 2020, le président Recep Tayyip Erdogan a rendu le joyau d’Istanbul au culte musulman, pour le plus grand bonheur des franges les plus religieuses de son électorat et de ses alliés d’extrême droite.

Saisi par une association menant depuis une quinzaine d’années un combat pour le retour à l’islam de tous les lieux de culte musulmans déconsacrés pendant les premières décennies de la république laïque, le Conseil d’Etat a annoncé vendredi qu’il invalidait le décret signé par Atatürk au motif que Sainte-Sophie, devenue une mosquée après la prise de Constantinople par Mehmet le Conquérant, en 1453, ne pouvait pas être utilisée à d’autres fins que celle qui lui avait été assignée par le sultan. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Heurs et malheurs de Sainte-Sophie

Dans l’heure suivante, le Journal officiel a publié la décision prise par M. Erdogan de transférer Sainte-Sophie, jusque-là gérée par le ministère de la culture et du tourisme, à la direction des affaires religieuses, et de rouvrir l’édifice à la prière. En soirée, le chef d’Etat islamo-conservateur a défendu avec flamme le retour à l’islam du monument dans une adresse télévisée à la nation.

Le président turc Tayyip Erdogan, adresse un messsage télévisé à la nation, le 10 juillet à Ankara, avec une photo de Sainte-Sophie en arrière-plan.

« Aujourd’hui, la Turquie s’est débarrassée d’une honte. Sainte-Sophie vit à nouveau une de ses résurrections, comme elle en a déjà connu plusieurs. La résurrection de Sainte-Sophie est annonciatrice de la libération de la mosquée Al-Aqsa », à Jérusalem, a déclaré le président turc. « Elle signifie que le peuple turc, les musulmans et toute l’humanité ont de nouvelles choses à dire au monde. »

« Provocation pour l’héritage culturel mondial »

M. Erdogan a indiqué que la première prière sous la haute coupole de l’édifice aurait lieu le vendredi 24 juillet. Il a assuré que les touristes pourraient continuer de visiter le site, mais désormais gratuitement.

Le président est en revanche resté muet sur le sort qu’il entendait réserver aux mosaïques de Sainte-Sophie, recouvertes d’un enduit pendant les cinq siècles de son utilisation comme mosquée à l’ère ottomane. A Trabzon, ville de l’est du pays située sur la mer Noire, une autre église du même nom a été rendue en 2013 au culte musulman après l’installation d’un ensemble de paravents et d’écrans dressés afin de cacher les fresques byzantines.