Italie : le crime organisé profite de la régularisation des travailleurs sans-papiers




L’exploitation de migrants se poursuit en Italie, dans les secteurs agricoles et de l’aide à domicile, malgré la décision du gouvernement de régulariser des milliers de travailleurs sans-papiers.

Moses Isaac Osazuwa est originaire de l’État d’Edo, dans le sud du Nigéria. Il est arrivé en Italie par bateau sur l’île de Lampedusa en 2012, après s’être échappé d’une prison en Libye. 

Dans son pays d’origine, Moses était agriculteur. En parallèle de son travail, il était membre d’une antenne locale d’un parti politique, qui a remporté l’élection provinciale de 2010. Mais la joie de la victoire n’a été que de courte durée. Dans la foulée de l’élection, des émeutes éclatent et le parti d’opposition reprend le pouvoir. ”Je serais mort si je n’avais pas pris le fuite”, assure le jeune homme.

Une fois en Italie, il trouve rapidement un emploi dans une exploitation agricole dans la province de Matera, au sud du pays, qu’il occupera jusqu’en 2017. Depuis, le Nigérian vit de petits boulots. 

En février 2019, ses papiers obtenus pour des raisons humanitaires arrivent à expiration. Une commission locale refuse de les renouveler, estimant que le cas de Moses n’est plus éligible à la protection internationale. 

Moses Isaac Osazuwa dans le bureau de son avocat  Photo  DWE Oddone
Moses Isaac Osazuwa dans le bureau de son avocat | Photo : DW/E. Oddone

L’exploitation des plus faibles

Moses espérait voir sa situation s’améliorer avec le décret ”Rilancio” (Relance, en français), ouvrant la voie en juin dernier à une campagne de régularisation massive de sans-papiers travaillant dans les secteurs de l’agriculture et de l’aide à domicile. Mais les espoirs du Nigérian se sont évanouis lorsqu’il s’est retrouvé victime d’un chantage.

“Les employeurs veulent de l’argent pour remplir les papiers de régularisation”, explique-t-il. “Une personne m’a demandé 1 500 euros, une autre 1 000 et la dernière 1 050. Mais je n’ai pas cet argent. Les montants sont bien plus élevés dans le nord. Un ami qui vit à Rho, près de Milan, s’est vu demandé de payer 5 000 euros.”

Le décret, annoncé en grande pompe, était censé offrir des titres de séjour à environ 200 000 migrants sans-papiers travaillant dans l’agriculture italienne, un secteur qui s’est effondré pendant la pandémie à cause du manque de main d’œuvre, généralement originaire des pays d’Europe de l’est. 

Les titres de séjour et un statut légal devaient permettre de lutter contre l’exploitation des travailleurs. Mais la réalité sur le terrain est bien différente. À cause d’abus, de fraudes et de chantages, le nombre de demandes reçues par les autorités reste faible au regard de l’ambition de départ. Le gouvernement italien a ainsi étendu la durée de cette mesure d’un mois, jusqu’à la mi-août.

La ministre de l’Agriculture, Teresa Bellanova, a expliqué la semaine dernière que ceux qui considèrent la mesure comme une opération ratée étaient “de mauvaise foi ou ne savent pas vraiment de quoi ils parlent”. Elle a ajouté que les demandes augmentaient ces derniers jours à un rythme de 2 000 par jour.

“Clairement, ceux qui y voient un échec doivent ne pas considérer les ghettos [de travailleurs agricoles] scandaleux et intolérables tout comme l’esclavage et les abus sexuels qui sont commis dans cette situation. Je n’ai jamais estimé que cette mesure était parfaite, ni caché le besoin qu’elle soit étendue à d’autres secteurs ou pour une durée plus importante. Mais les résultats parlent d’eux-mêmes.”

Pour autant, sur les près de 120 000 demandes reçues, 87% proviennent des personnes travaillant dans l’aide à domicile.   

Pour ouvrir la voie à une régularisation, un employeur peut déclarer une relation de travail passée ou l’intention d’en démarrer une nouvelle avec le travailleur sans-papiers après avoir rempli un formulaire et le réglement des frais de dossier de 500 euros.

La seconde option est d’autoriser un travailleur sans-papiers, dont les documents de séjour ont expiré après le 31 octobre 2019, à demander directement une régularisation pour six mois. Pour cela, le demandeur doit démonter qu’il a par le passé légalement travaillé dans le domaine de l’aide à domicile ou dans le secteur agricole. Là aussi, seul un nombre extrêmement limité de migrants remplissent ces critères.

UN travailleur agricole manifeste  Rome  Photo  DWE Oddone
UN travailleur agricole manifeste à Rome | Photo : DW/E. Oddone

“Limiter le dispositif à seulement deux secteurs ne reflète pas la réalité du marché du travail italien”, alerte Giancarlo Schiavone, vice-président de l’Association pour les études juridiques sur l’immigration (ASGI). “Le nombre de scénarios pour des activités criminelles, les abus et les fraudes est infini. Ceux qui font les lois le savent très bien et font exprès de l’ignorer.”

Selon l’expert, au-delà de l’achat et la vente de contrats de travail, les personnes employées dans d’autres secteurs ne vont avoir d’autres choix que de “magouiller” pour obtenir leurs papiers.

C’est le cas de Maria*, une femme de 37 ans originaire d’El Salvador, qui travaille illégalement dans un restaurant de Milan depuis cinq ans. Elle tente aujourd’hui de convaincre son employeur d’adhérer à la procédure en l’embauchant comme aide à domicile.Elle raconte avoir proposé de payer les 500 euros de frais de dossier elle-même, mais son employeur se montre réticent, par peur d’avoir des problèmes avec la justice. Dans le même temps, le cousin de Maria a lui aussi essayé de s’improviser aide à domicile et de réunir les 5 000 euros demandés pour se payer la signature d’un employeur.

Tout abandonner pour un titre de séjour

Angela Maria Bitonti, avocate des droits de l’homme et membre de l’ASGI, fait partie des premiers à avoir dénoncé les mauvaises pratiques liées au décret “Rilancio”. “La situation semble un petit peu meilleure pour les aides à domicile, où les demandes correspondent plus ou moins à des relations de travail existantes. Mais la vaste majorité des employés agricoles sans-papiers qui travaillent actuellement de façon illégale dans des conditions proches de l’esclavage vont continuer à le faire dans le futur”, estime-t-elle.

Angela Maria Bitonti affirme que les migrants sans-papiers sont prêts à tout pour obtenir des documents, quitte à vendre leurs maisons ou leurs biens dans leur pays d’origine. “Pour sortir de cet état d’invisibilité et d’exploitation, ils peuvent avoir recours à des prêteurs peu scrupuleux ou proposer de travailler gratuitement en échange de leurs papiers”, assure l’avocate.

Les experts juridiques s’accordent à dire que cette situation aurait pu être évitée en donnant un permis de séjour à l’ensemble des 560 000 migrants sans-papiers vivant en Italie, d’autant plus dans cette période de crise sanitaire et de fermeture internationale des frontières.

Selon Sandro Ruotolo, journaliste sous protection policière depuis 2015 à cause des menaces qu’il reçoit de la Camorra, une organisation criminelle, de nombreuses fraudes porteraient la signature de la mafia. “Les groupes criminels ont besoin de garantir leur domination sur le territoire, particulièrement à travers le contrôle et l’exploitation illégale de travailleurs agricoles saisonniers”, rapporte-t-il. Sandro Ruotolo assure que l’obtention d’une signature à Castel Volturno, une ville dans le sud-ouest où la Camorra napolitaine et la mafia nigériane gèrent leurs affaires depuis des décennies, coûte environ 4 000 euros.

Pendant ce temps, à Matera, le Nigérian Moses Isaac Osazuwa se prépare à une nouvelle journée de recherche d’emploi. “Je cherche du travail tous les jours”, dit-il en tenant un papier avec l’adresse d’une ferme à laquelle il compte se rendre. “J’ai passé un entretien hier et j’en ai un nouveau aujourd’hui. Je ne m’arrêterai pas. Je n’ai pas d’argent et je n’ai pas le choix.”