La France remet à l’Algérie vingt-quatre crânes de résistants décapités au XIXe siècle et entreposés à Paris




lemonde.fr

Laurence Girard

A la veille des célébrations du 58e anniversaire de l’indépendance algérienne, ce geste marque une volonté d’apaisement entre Paris et Alger.

Par Madjid Zerrouky

« Prise d’assault de la Zaatcha (1849) », par Jean-Adolphe Beauce.

Le 26 novembre 1849, au terme d’un siège de quatre mois, près de 6 000 soldats français commandés par le général Emile Herbillon se lancent à l’assaut de Zaatcha, une oasis fortifiée du Sud-Constantinois habitée par plusieurs centaines d’habitants et défendue par des résistants commandés par Ahmed Bouziane, dit le cheikh Bouziane.

Plus de 800 locaux meurent dans les combats, les survivants sont massacrés. « Ici, un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme une grâce d’être achevée et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre une muraille », témoignera en 1853 le journaliste Louis de Baudicour dans son livre La Guerre et le Gouvernement de l’Algérie. Lire aussi « La canonisation de Charles de Foucauld serait un déni d’histoire »

Outre « un aveugle et quelques femmes », selon le général Herbillon, trois survivants sont épargnés : le cheikh Bouziane, son fils de 15 ans et un marabout. Ils seront plus tard décapités et leurs têtes exposées au bout de piques sur la place du marché de Biskra, la cité régionale, avant d’être envoyées en France par un médecin militaire. La pratique est alors courante. Les têtes coupées – trophées de guerre ou « éléments scientifiques » – récoltées dans les « colonies » peuplent les musées européens.

« Calfeutrés dans de vulgaires boîtes cartonnées »

Conservé dans les collections du Musée de l’homme, à Paris, le crâne du cheikh Bouziane fait partie des vingt-quatre restes mortuaires que la France restitue, ce vendredi 3 juillet, à l’Algérie. Transportés à bord d’un appareil militaire, ils sont arrivés vers 13 h 30 à Alger, encadrés par plusieurs avions de chasse et accueillis par le président Abdelmadjid Tebboune.

Historiens et universitaires algériens puis français demandaient depuis des années le rapatriement de ces dépouilles dans leur pays pour leur donner une sépulture digne, comme ce fut le cas pour la remise à la Nouvelle-Zélande de 20 têtes maories acquises au XIXe siècle par les explorateurs et marins occidentaux, en 2012, ou pour Saartjie Baartman, dite « la Vénus hottentote », dont les restes ont été restitués à l’Afrique du Sud en 2002. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Victime de deux siècles de colonialisme, Saartje Baartman repose en paix

Les têtes décapitées des résistants algériens ont été longtemps oubliées. Il faut attendre 2011 pour que l’anthropologue et historien algérien Ali Belkadi les redécouvre, perdues dans la collection de 18 000 crânes du Musée de l’homme. Les restes sont « calfeutrés dans de vulgaires boîtes cartonnées qui évoquent les emballages de magasins de chaussures », déplore le chercheur. Une critique réfutée par la direction de l’institution. Ali Belkadi lance alors une pétition pour demander un rapatriement et alerte les autorités algériennes, qui restent indifférentes.

Des documentaires jugés insultants par Alger

En 2016, l’écrivain et universitaire Brahim Senouci adresse un appel au directeur du Musée de l’homme. Une pétition relayée par une tribune dans Le Monde signée par un collectif d’intellectuels, parmi lesquels les historiens Pascal Blanchard, Malika Rahal, Gilles Manceron et Benjamin Stora, ou encore l’écrivain Didier Daeninckx. Puis, lors d’une visite à Alger, en décembre 2017, le président français, Emmanuel Macron, se dit « prêt » à ce que Paris renvoie ces crânes en Algérie. C’est finalement en janvier de l’année suivante que l’Algérie demande officiellement à la France leur restitution ainsi que des archives coloniales. Lire aussi L’Algérie rappelle son ambassadeur à Paris après la diffusion de deux documentaires sur le Hirak

A la veille des célébrations du 58e anniversaire de l’indépendance algérienne, ce geste marque une volonté d’apaisement entre Paris et Alger, après plusieurs semaines de tensions à la suite de la diffusion sur des chaînes publiques françaises de deux documentaires jugés insultants par les autorités algériennes et le rappel, le 28 mai, de l’ambassadeur algérien à Paris (de retour dans la capitale française le 15 juin). Cette énième brouille diplomatique a pris fin après qu’Emmanuel Macron a appelé Abdelmadjid Tebboune, le 2 juin. Les deux chefs d’Etat se sont alors engagés à « œuvrer à une relation sereine et à une relance ambitieuse de la coopération bilatérale ».

Madjid Zerrouky