Sahel: les blindés de la Légion étrangère prêts à bondir, les terroristes se renforcent-ils?




Edouard Chanot. Sputnik France

Dans la région des trois frontières, la lutte est encore incertaine. La force Barkhane accumule les neutralisations, mais les groupements djihadistes semblent se régénérer sans cesse. Comment le font-ils? Un officier français nous en dit davantage.

Qui de la France ou des groupes armés terroristes sera le plus vite éreinté? L’armée française s’est engagée dans une stratégie d’attrition. Des troupes de choc françaises, notamment de la Légion étrangère, combattent au quotidien pour briser l’implantation des groupes armés terroristes. Mais la guerre d’usure est pleine d’incertitudes. Cela fait maintenant cinq mois que les soldats français sont engagés dans une contre-offensive de longue haleine dans la région des Trois-frontières, entre Mali, Niger et Burkina Faso.

Depuis la perte de treize militaires français dans un accident d’hélicoptères et le sommet de Pau en décembre dernier, les effectifs ont été portés de 4.500 à 5.100 hommes. Au mois de mars, l’opération Monclar devait envoyer le signe d’un sursaut dans la région. Près de 3.000 militaires français, accompagnés de 3.000 soldats des pays africains alliés, avaient ratissé la région pendant trois semaines, dans des conditions pour le moins sommaires. Tout porte à croire que le coup a été dur à encaisser pour les terroristes. Mais ceux-ci n’ont pas disparu.

Une cinquantaine d’ennemis neutralisés le 14 mai

Malgré le retour à Calvi des paras d’élite du 2e Régiment étranger de parachutistes (2e REP), les fantassins du 2e Régiment étranger d’infanterie (2e REI) et les cavaliers du 1e Régiment étranger de cavalerie (1er REC), présents depuis le mois de février, n’ont pas cessé leurs opérations. Pour débusquer les terroristes au cœur de leur bastion, les légionnaires multiplient les infiltrations, souvent de nuit, afin de créer l’incertitude chez l’ennemi et perturber son organisation. Les commandos, plus discrets encore, mènent aussi des opérations coup-de-poing, raids ou actions d’opportunité héliportées.

Raid d”un groupement commando de montagne (GCM). Comme l”ennemi, ils ont adopté le pickup.

Il y a quelques jours, un drone Reaper avait décelé un regroupement d’une quarantaine de motos et d’un pick-up. Deux mirages 2000D et trois hélicoptères d’attaque Tigre ont immédiatement décollé de Niamey et de Gao pour frapper les pillards. Les mirages ont tiré les premiers, avant que les hélicoptères ne survolent à plusieurs reprises la zone. Au sol, des éléments de la Légion étrangère, qui étaient en opération de contrôle à plusieurs dizaines de kilomètres, ont été dépêchés sur les lieux du combat. Les légionnaires ont ratissé la savane. Le ministère de la Défense indiquera sobrement la neutralisation «de nombreux terroristes». Mais le bilan des prises en ce 14 mai indique que l’opération a en effet été un succès: quarante motos et le pick-up ont été détruits. Les effectifs ennemis s’approcheraient donc de la cinquantaine. 30 kalachnikovs, une mitrailleuse lourde et un lance-roquette RPG-7 ont de surcroît été saisis. Un sacré tableau de chasse en quelques heures, synonyme de réduction des capacités djihadistes dans la région.

Après la mort de deux légionnaires au combat, la revanche?

Si les pertes ennemies reflètent l’intensité des engagements, alors la lutte semble avoir pris de l’ampleur: on estime à une centaine le nombre de djihadistes neutralisés tous les mois. Mais, acculé, l’animal se fait plus menaçant encore: les soldats français paient aussi le prix du sang. Le 1er REC a perdu deux des siens au début du mois de mai: le brigadier Dmytro Martynyouk, un ukrainien de 29 ans et le légionnaire Kévin Clément, de 21 ans seulement. Le premier, décédé le 2 mai, avait été blessé par un engin explosif improvisé (IED) le 23 avril. Le second a été atteint d’une balle lors d’une opération de harcèlement zonal.

Bien sûr, la revanche ne s’est pas fait attendre. Le 17 mai, dans la région d’Ansongo, dans le Liptako malien, des éléments du groupement tactique-désert menant une opération de harcèlement ont été pris à partie par des motos et des pick-up. Mais à l’issue de l’engagement, ce sont les djihadistes qui jonchaient le sol: quatre motos, un pick-up et sept AK-47 ont été saisis par les légionnaires. Le 12 mai, vers Boulikessi, dans le Gourma malien, ce sont cette fois les commandos qui, au contact avec les terroristes, ont guidé une frappe de drone. Le 9 mai, un sous-groupement tactique du 2e REI était pris à partie dans le Gourma burkinabè par des djihadistes à moto. La riposte a été immédiate et les assaillants mis hors de combat, avec leurs deux motos et quatre AK-47.

© Photo. ECPAD

Char AMX10-RC du 1er Régiment étranger de cavalerie. Conçu dans les années 70, cet engin blindé de reconnaissance a été modernisé, notamment par un système optronique. Il rend encore de bons services au Sahel.

Dans ces engagements, les légionnaires peuvent compter sur leurs blindés. Les chars du 1er REC s’avèrent un appui-feu utile, qui peut autant assurer la flanc-garde que mener des raids. Les AMX 10, conçus dans les années 70, mais peu menacés au Sahel, semblent presque y trouver une nouvelle jeunesse. Les obus explosifs de 105 mm et les systèmes optroniques des blindés AMX 10 frappent ou renseignent au loin. Mais dans un conflit asymétrique, la supériorité technologique et humaine ne suffit pas.

Éliminer un groupe terroriste ne suffit pas toujours

En 2018, le centre pour le combat du terrorisme de West Point, l’académie militaire américaine, estimait les effectifs de l’État islamique dans le grand Sahara (EIGS) à 425 combattants. Le mouvement aurait donc dû être totalement éliminé depuis longtemps. Alors est-il aisé de remplacer les pertes? «Oui et non» nous répond, pensif, un officier d’infanterie récemment revenu du Sahel, sous couvert d’anonymat. Car le remplacement n’est pas qu’affaire de chiffres: «remplacer des gars, c’est une chose…» mais avec qui, c’en est une autre, sous-entend-il.

Les Groupes armés mènent alors des raids dans les villages de la région: «ils vont menacer la famille, donner un flingue aux recrues». Certes, «celles-ci gagnent un peu d’argent et vont manger plus correctement.» Mais cela ne suffit pas: «ces recrues-là ne seront pas des djihadistes convaincus», nous dit note interlocuteur, avant de conclure: «je ne suis pas sûr que cela soit profitable au mouvement à plus long terme»: à n’en pas douter, la contrainte fait rarement de grands guerriers.

L’État islamique dans le Grand Sahara est parvenu à se développer facilement en fédérant d’autres groupes armés, quelquefois dépourvus de chefs. C’est d’ailleurs ainsi qu’il y a débuté sa présence, quand des éléments du Mouvement Al-Mourabitoune, composés d’Arabes maliens, lui ont prêté allégeance au printemps 2015. Plus récemment, au début de l’année 2020, c’est la katiba Macina, mouvement djihadiste dont le nom se réfère à l’ancien empire peul du Macina, qui a renforcé l’EIGS dans la région des trois-frontières. Un mécanisme qui pourrait perdurer, selon notre source, sur fond de rivalités et de prédation interethnique. Les chefs des djihadistes peuls capitalisent par exemple sur le désir de vengeance à l’encontre des pillards touaregs.

© AFP 2020 LUCAS BARIOULET

Ainsi un groupe peut-il être éliminé sans que ses combattants ne disparaissent pour autant: «un groupe terroriste qui serait fort d’une centaine de soldats, mais en perdrait 20, 30 ou 40, n’est plus très opérationnel.» Mais la question se pose pour les 60 rescapés: «que vont-ils faire? Soit repartir dans leur village et arrêter… soit rejoindre un autre groupe.» Ainsi, les mouvements de groupes sont-ils courants. Les savoir-faire se propagent d’ailleurs ainsi, notamment avec les IED. Pour tenter d’user davantage encore la patience française.