COMMENT LES MÉDIAS “PRÉPARENT” LA MORT DE PERSONNALITÉS ENCORE VIVANTES




Ce lundi, la toile s’est réveillée avec une série de chocs dont la cause fut, pour le moins, invraisemblable : des “death fake”, ou fausses annonces de décès. En l’espace de quelques minutes, plusieurs (on parle de près d’une centaine) grandes personnalités du monde entier sont annoncées mortes par un média réputé sérieux : RFI, via son site web. Des anciens chefs d’Etat comme les Sénégalais Abdou Diouf et son successeur Me Abdoulaye Wade ou la Libérienne Ellen Johnson Sirleaf, des stars du sport comme le roi du football Pelé, des hommes politiques français comme Laurent Fabius, entre autres, tous sont passés en un temps record sur la page Nécrologie du célèbre média français et plusieurs de ces annonces de décès ont été rapidement reprises par les agrégateurs de contenus de portée mondiale comme Yahoo ou MSN.

Après s’être rendu compte de la grosse bourde, RFI a enchainé les messages d’excuses et d’explications sur ses réseaux sociaux mais également à l’antenne de la radio internationale, évoquant « un problème technique (ayant) entrainé la publication de nombreuses nécrologies sur le site. Cette publication involontaire est lié à la migration du site de RFI vers un nouvel outil de publication de ses contenus. RFI présente ses excuses aux personnes concernées par ces nécrologies et qui ont pu être heurtées mais aussi à ses internautes et auditeurs… »

Si le procédé a pu choquer le grand public, sur le plan déontologique, il se justifie par des professionnels des médias, même si la pratique est très peu usitée dans les rédactions africaines. Rédacteur en chef de AfricaCheck et membre du CORED, le journaliste sénégalais Samba Dialimpa Badji a travaillé dans des rédactions sénégalaises et dans des médias internationaux.

Interrogé sur le sujet par Emedia, son témoignage évoque le rapport que les Sénégalais ont avec la mort qui fait que ce type d’articles écrits par anticipations sont rarement faits. « Dans les rédactions sénégalaises où j’ai travaillé, cela ne s’est jamais fait. Et cela est probablement lié à notre rapport avec la mort. Faire cela pourrait être vu comme une façon de souhaiter la mort de la personne. » Puis, il révèle qu’il a vécu l’expérience dans un média international. « J’ai une expérience dans un média international où j’ai été personnellement amené à faire des portraits de personnalités à mettre “au frigo” au cas où elle venait à mourir. »

Samba Dialimpa Badji ne voit aucun inconvénient encore moins une entorse aux règles déontologiques. Pas de cas de conscience ou de blocage au moment d’évoquer la mort d’une personne encore vivante ? « Honnêtement ,non, nous assure-t-il. Au contraire, je me suis tout de suite demandé pourquoi là où j’ai eu à travailler dans le passé on n’y a jamais pensé. Parce que quand une personnalité meurt, le public attend des informations détaillées sur elle, et cela ne peut se faire au pied levé. J’ai travaillé dans un média où des équipes étaient mises en place en avance pour couvrir la mort de Mandela, parce qu’on savait que ça allait un événement exceptionnel ».

Journaliste présentatrice à France 24 où elle co-présente Paris Direct, Pauline Paccard est du même avis et explique, dans une tentative de dédouaner la rédaction de RFI, que « toutes les rédactions ont leurs nécros’ plus ou moins préparées à l’avance, et ça n’est évidemment pas pour attenter aux vivants, mais pour être prêt au ‘cas où.’ »

La course à l’information n’exclut pas la nécessité de proposer au public un contenu détaillé. C’est ainsi que de plus en plus, des portraits de personnalités généralement âgées de plus de 80 ans, sont préparées par anticipation. Et dans des pays comme le Sénégal, où le voile du tabou reste grand pour tout ce qui concerne la mort, surtout quand il s’agit d’évoquer celle de personnes encore en vie, certains journalistes se contentent juste de faire la collecte d’informations sur le parcours et les grands moments de la vie des sujets ainsi identifiés. De sorte que dès que leur décès est annoncé, cela prenne moins de temps à collecter ces informations, puisqu’il n’y aura plus qu’à compléter avec les détails supplémentaires tels que la date et les circonstances du décès

Toutefois, avec ce grand bug de RFI, il est fort à parier que cette idée, jusqu’ici tabou, risque d’être évoquée de plus en plus au sein des rédactions locales, également engagée dans la course universelle au scoop et à la réactivité. Mais, toujours faudrait-il se garder de vivre le même couac technique que celui qu’a connu RFI, ce lundi…




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