Formation politique : Quand les partis faisaient école




Dans le cadre de la formation des militants, le Parti socialiste (Ps) et le Parti démocratique sénégalais (Pds), mais aussi la Gauche historique se sont fait remarquer. Toutefois, certains responsables lient le niveau du débat politique à la carence de la formation au sein des structures politiques.
Au Sénégal, en matière de formation des cadres et des militants, le Parti socialiste (Ps) est cité en exemple. D’après Cheikh Sadibou Sèye, son secrétaire permanent, le Ps s’est doté, dès 1976, d’une école du parti. Cette dernière était dirigée par Me Mbaye Jacques Diop qui en était le directeur des Études et des Programmes. Elle s’appelait l’École des cadres du parti. En 1978, Mamadou Faye, alors secrétaire permanent et directeur de ladite école, a pris le relais de M. Diop. L’établissement avait changé de dénomination pour devenir l’École du parti afin de répondre aux exigences des masses. M. Faye, témoigne M. Sèye, a conduit à la décentralisation de l’École du parti pour former les militants à la base, notamment à l’installation des antennes régionales du parti. «Nous avions une antenne dans chaque région mais aussi des relais de formation au niveau de chaque département et de chaque coordination», rapporte M. Sèye qui était le responsable de la formation. Quant à Cheikh Tidiane Dièye, il était le directeur des Études de l’École. Plus tard, M. Dièye sera remplacé par Saliou Mangane. En 2007, le Pr. Gorgui Ciss a pris le relais de Mamadou Faye à la tête de l’établissement. Il était secrétaire à la formation et en même temps directeur de l’École du parti. M. Ciss laisse sa place à Alioune Ndoye lors du congrès de 2014. Ce dernier est présentement le secrétaire national à l’Éducation et à la Formation permanente et directeur de l’École du Ps qui a son siège à la Maison du parti Léopold Sédar Senghor.

Partenariats

Dr Malick Dieng est, lui, le secrétaire national du Parti démocratique sénégalais (Pds) chargé de la formation et de l’idéologie mais aussi le directeur général de l’Institut libéral de formation supérieure Abdoulaye Wade qui a commencé à fonctionner depuis 2010. Avant cet Institut, explique-t-il, le Pds avait une école de formation depuis sa création. Cette dernière était dirigée par Alassane Cissokho, précise-t-il. L’Institut libéral de formation supérieure Abdoulaye Wade, qui est basé à la permanence nationale «Mamadou Lamine Badji» du Pds, dote les militants de connaissances leur permettant de faire face à l’évolution du monde. Dans ce monde, soutient Dr Dieng, ce sont les idées qui gouvernent. À l’en croire, le niveau des débats politiques actuels reflète la carence de la formation dans les partis politiques. «Nous voulons surtout des débats d’idées», fait-il remarquer non sans estimer qu’avec la prolifération des partis politiques -près de 400- la formation laisse à désirer. «Beaucoup d’écoles de parti ont disparu et c’est dommage, parce qu’elles jouaient le rôle de formateurs, d’encadrement des militants», soutient M. Dieng. Il est persuadé qu’un parti politique dépourvu de siège et de programme «ne peut pas former ses militants». Avant le Ps et le Pds, la Gauche historique sénégalaise (Pai, Pit, Ld, Aj…) misait aussi et surtout sur la formation, d’abord clandestine et ensuite régulière, de ses militants.
À propos de la formation, les partis politiques ont noué des partenariats avec d’autres structures à l’international. Ainsi, le Ps a collaboré avec la Fondation Friedrich Ebert, notamment entre 1982 à 1992. Toutefois, explique Cheikh Sadibou Sèye, des structures comme la Fondation Jean Jaurès, la Fondation Friedrich Nauman ou le Ndi (États-Unis) élaborent des programmes auxquels elles associent des partis politiques dont le Ps. Toujours dans le cadre de la formation, le Pds, rappelle Malick Dieng, a aussi noué des partenariats avec des structures comme l’Institut stratégique de Paris, la Fondation Friedrich Nauman, l’International libérale, le Réseau libéral africain, le Ndi, le Réseau libéral de Stockholm, etc.

Aly DIOUF

Fortunes diverses dans l’impact sur les performances électorales

Beaucoup de partis politiques disposent d’écoles ou d’instituts de formation dédiés à leurs militants. Le contenu est certes intéressant, mais la mise en œuvre et le bilan de ces structures restent problématiques.
En politique, les écoles de parti sont d’un grand apport dans la formation militante. Leur rôle est important dans la consolidation de la démocratie. Si le contenu de la formation est alléchant, la pratique laisse cependant à désirer. Créée en 2009, au lendemain de la naissance de l’Alliance pour la République (Apr), l’école du parti républicain dispose d’un Comité de réflexion scientifique. Il s’occupe de la formation permanente et intermittente. Son crédo, selon son directeur, Djibril War, est : «Un militant bien formé, un citoyen modèle». Depuis sa création, l’école de l’Apr a eu à organiser des sessions de formation au profit des jeunes de la Convention des jeunesses républicaines (Cojer) et du Mouvement des élèves et étudiants républicains (Meer) un peu partout à travers le pays.
De son côté, l’école du Parti démocratique sénégalais (Pds), à sa création, en 1974, formait ses militants et ses cadres. En 2010, alors au pouvoir, le parti libéral a mis sur pied l’Institut libéral de formation supérieure dirigé par Dr Malick Dieng, secrétaire national du Pds chargé de la Formation et de l’Idéologie. «La lame de fond de notre approche est basée sur le libéralisme social qui est une doctrine et une théorie validées par le Président Abdoulaye Wade depuis 1974», explique-t-il. À l’en croire, cette structure dispose d’un effectif de 250 pensionnaire. À l’Alliance pour les forces du progrès (Afp), la formation militante occupe une place centrale surtout que l’enseignement n’est pas seulement idéologique, mais plutôt d’ordre général. Dans le passé, soutient le Pr. Mouhamadou Maouloud Diakhaté, enseignant-chercheur à l’Ugb et directeur de l’École de l’Afp, «les partis (pouvoir comme de l’opposition) passaient beaucoup de temps à former leurs militants». Selon lui, l’information et la communication y occupaient une place centrale avec des journaux et revues.
Le directeur de l’École de l’Apr souligne que «les partis jouent un rôle prépondérant pour la consolidation et la promotion de la démocratie». C’est la raison pour laquelle, explique Djibril War, «la formation s’approche de plus en plus de nos réalités socioculturelles et religieuses». Le Pr. Diakhaté abonde dans le même sens en déplorant la «face hideuse» de la scène politique. «À la place des arguments, nous avons des invectives, des bravades. Celui qui parle le plus fort et le plus haut pense souvent qu’il a raison. Cela montre que les militants ne sont plus armés politiquement et idéologiquement», fustige-t-il. À son avis, le constat est que la formation idéologique des militants a pris un sacré coup du fait de la «mort décrétée des idéologies et le virage libertaire» induit par l’avènement des Tic et des réseaux sociaux. «La formation politique a été dévouée», déplore l’universitaire.

Souleymane Diam SY

La rareté des ressources financières, un frein au fonctionnement des écoles

Les écoles de parti qui semblent avoir perdu leur lustre d’antan continuent de fonctionner au rythme de leur formation politique.
Au mois de mars 2019, le président du mouvement «Jengu guir jerin Sénégal», Boubacar Camara, procédait au lancement du cours inaugural de son école de parti. Une façon pour l’ancien Dg de la Douane et ancien militant du Rassemblement démocratique national (Rnd) de combler un vide et de relever l’importance de cette instance qui a contribué à l’émergence d’hommes politiques soucieux de l’intérêt général et bien outillés.
Avec cette trouvaille, il est retenu, à travers des cours, une fois par mois, de permettre aux militants de suivre l’actualité politique nationale et internationale et de leur fournir des éléments d’appréciation permettant de relever le niveau du débat politique. Une initiative qui a été bien appréciée au sein de la classe politique dans la mesure où certains acteurs ont eu à déplorer «l’inertie» des écoles de parti.
Pour Mame Bounama Sall, le responsable des Jeunesses socialistes, leur parti s’est toujours appuyé sur une charte militante qui sert de référentiel. Dans cette foulée, il tient à préciser que l’école de parti n’est pas une école physique. «Nous avons une référentielle comportementale du militantisme qui s’appelle charte et qui donne aux militants des droits vis-à-vis du parti, mais ils exigent aussi au même moment des devoirs vis-à-vis du parti, de ses instances et responsables», explique-t-il.
Pour M. Sall, des débats organisés à l’interne permettent aussi de renforcer les militants surtout que les conclusions des séminaires et congrès sont mis à profit. «L’exploitation des conclusions des congrès, le tutorat, les sessions de formation et les échanges dans les comités s’inscrivent dans ce sens. Nous disposons d’une bibliothèque bien fournie. Les documents produits par les instances du parti, les universitaires et cadres du parti sont exploités dans ce sillage», ajoute-t-il.
Yankhoba Seydi, le directeur de l’École du parti de Rewmi, qui pense que le Ps est l’une des rares formations à répondre à cette exigence, fait savoir que le manque de ressources financières et d’infrastructures empêche souvent des partis d’être au rendez-vous du savoir.
«Au niveau de notre parti, nous identifions les besoins en formation des militants et concevons des programmes avant de procéder à leur mise en œuvre. J’ai déroulé des modules de formation qui vont du leadership à la formation des formateurs. J’installe également des écoles départementales du parti», explique M. Seydi avant de souligner que la matérialisation fait défaut. «Le problème, c’est la mise en œuvre. La formation des militants exige des moyens conséquents. Or un parti, c’est toute une machine, il faut hiérarchiser ses priorités quand on a les moyens limités», indique-t-il. Le rewmiste souligne la nécessité de faire vivre ses écoles qui rappellent que la mission première de la politique, c’est d’accroître les biens publics et non le contraire.

Matel BOCOUM

Mamadou Diop «Decroix», SG D’AND-JËF/PADS : «L’absence des écoles de parti impacte l’ensemble de la société»

Dans cet entretien, Mamadou Diop «Decroix», secrétaire général d’And-Jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme (Aj/Pads), revient sur le fonctionnement de l’école de son parti et le rôle des écoles de parti dans la formation militante. Il juge « catastrophique » l’absence des écoles dans les formations politiques.

Comment fonctionne l’école de parti de l’Aj/Pads ?
Le fonctionnement de l’école de notre parti a connu plusieurs phases. À partir de 2010, nous avons mis en place un cycle de formation des «Jlp» (jeunes leaders politiques). Le directeur de l’École, Ibra MBoup, enseigne à la Faculté des Lettres de l’Université Cheikh Anta Diop et dispose d’un groupe de camarades formateurs autour de lui. Les Jlp sont, en général, des étudiants, des enseignants ou des jeunes venus d’autres milieux. Le programme est basé en premier sur l’histoire du parti, à savoir de sa naissance dans la clandestinité à nos jours, avec les différentes phases qu’il a traversées et les contenus respectifs de celles-ci. Ce module leur permet de bien distinguer la politique telle que la conçoit l’And-Jëf/Pads et celle qui se pratique généralement.
Autrement dit, la différence entre la politique vue comme une action de transformation émancipatrice de la société et celle d’aliénation qu’on appelle «politique politicienne». Cette histoire du parti permet également aux jeunes militants de découvrir que rien n’est nouveau sous les cieux en matière de thèmes de lutte. C’est normal parce que le système que nous ont légué les colons n’a pas beaucoup bougé. Le thème de la libération nationale, celui de la lutte pour l’unité politique de l’Afrique, etc. Bref, quiconque assimile ce module sera capable d’analyser divers phénomènes en rapport avec la domination des puissants, l’échange inégal et ses origines, etc., et la nécessité de s’engager, avec détermination, en politique pour changer l’ordre des choses.
Deuxièmement, il y a le leadership. Comment faire pour être accepté comme leader par ses pairs là où on travaille, vit et étudie. Cette dimension est importante ; être reconnu parmi les meilleurs sans être arrogant. En troisièmement position, l’organisation autour des préoccupations des populations dans les quartiers, les lieux de travail, les écoles et universités… Et quatrièmement, les textes du parti, c’est-à-dire les statuts, le règlement intérieur. Le jeune militant doit savoir quel est l’origine et le sens (l’esprit et la lettre) de chaque article des statuts ou du règlement intérieur. Voilà comment nous avons fonctionné depuis 2010. Toutefois, les réseaux sociaux et leurs différentes déclinaisons ont entraîné une nouvelle approche de la formation qui est en cours, mais sans, pour l’instant, être théorisée. La rapidité et la liberté d’accès à l’information sont une réalité démocratique qui comporte aussi de réelles menaces sociales. Ce sont là des nouveautés à théoriser.

Comment appréciez-vous le rôle des partis politiques dans la consolidation de la démocratie au Sénégal ?
Le rôle des partis est décisif et irremplaçable même si, selon moi, il n’est pas, aujourd’hui, correctement joué par ces derniers. Les raisons en sont multiples. Certaines sont d’ordre externe aux partis, mais d’autres relèvent de leur responsabilité directe. Les partis se sont battus depuis toujours et ont bravé toutes sortes de répression pour faire avancer la démocratie. N’oublions pas que pendant les deux ou trois premières décennies de nos indépendances, dans la majorité des pays africains, notamment francophones, c’était le monopartisme : un seul parti, une seule radio, une seule télé, etc. Mais, à mon humble avis, nous devons revisiter le vécu politique de nos pays et réinventer la politique y compris les partis.

De plus en plus, on constate l’absence des écoles de parti. Quelles sont les conséquences d’un tel fait dans la formation militante ?
C’est une catastrophe. Les conséquences ne portent pas seulement sur la formation militante, elles impactent aussi l’ensemble de la société. Faites le point sur tous ces phénomènes qui sont décriés dans la société ; il est très rare de voir des militants formés politiquement en être à la base. Vous ne les voyez pratiquement pas dans les scandales, les détournements et autres. Ce sont des militants et non des politiciens. C’est pourquoi ils n’aiment pas qu’on les affuble du manteau de politicien.

Propos recueillis par Souleymane Diam SY

Écoles de Parti au Sénégal : A la source de la conscience citoyenne des militants

Les spécialistes en sciences politiques interrogés sur la question de l’évolution des écoles de parti au Sénégal reconnaissent que ces dernières constituaient d’importants outils dans la formation des militants et responsables politiques. Mais, ils constatent que ces structures ne fonctionnent plus comme il le faut, impactant ainsi la qualité des responsables politiques.
D’emblée, Dr Cheikh Ibra Fall Ndiaye, enseignant-chercheur en Sciences politiques à l’Université Alioune Diop de Bambey (Uadb), a rappelé que dans les missions assignées aux partis politiques, il y a celles liées à l’encadrement, à l’information et à la formation des citoyens. Cependant, il reconnait actuellement que la qualité de la formation dans les partis politiques du pays fait défaut. Cet avis est partagé par Moussa Diaw, politologue, enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (Ugb). Ce dernier dit constater que les écoles de parti ne fonctionnent plus comme avant alors qu’elles permettaient de former des militants qui maitrisaient l’idéologie et ayant une certaine rhétorique de leur formation politique. Citant l’exemple du Parti socialiste (Ps), Moussa Diaw rappelle que l’école de cette formation a permis d’avoir des cadres de qualité. «Le Ps avait beaucoup de cadres bien formés à l’idéologie du parti, et cela lui a permis de s’implanter sur le plan national en recrutant des jeunes pour les former à l’idéologie socialiste», souligne-t-il. L’école socialiste inculquait une conscience citoyenne à ses militants. M. Diaw fait noter aussi que les partis de gauche avaient des militants bien formés, à l’image des Abdoulaye Bathily et Amath Dansokho qui avaient un engagement pour améliorer les conditions de vie des populations.
Dr Cheikh Ibra Fall Ndiaye en pense de même. Selon lui, il y a maintenant un grand vide. «Du temps du Ps, il y avait des hommes d’État et des gens très cultivés. Mais, depuis la prise du pouvoir par le Pds à nos jours, on voit que le clientélisme politique fait qu’on fait la promotion de certains leaders qui n’ont pas une formation adéquate en matière politique ni de culture sur la chose politique. Cela fait qu’il y a beaucoup de failles dans le contenu du débat politique», analyse-t-il. Le Pr. Diaw d’indiquer, de son côté, qu’il n’y a que des titres, mais ces écoles de parti ne fonctionnent plus. L’une des raisons, avance-t-il, est qu’«au niveau des partis, on n’a pas une clarification de l’idéologie référentielle». À son avis, les partis n’ont plus le sens des partis politiques, ce sont plutôt des associations où chacun peut former son groupe sans même faire référence à une idéologie. M. Diaw affirme que «les militants adhérent maintenant pour trouver quelque chose parce qu’on distribue des ressources, des postes dans les partis, mais plus par idéologie».

Plus de clarification de l’idéologie référentielle

Pour une meilleure formation dans les partis politiques, l’enseignant-chercheur à l’Ugb est d’avis qu’il faut des préalables, comme recruter des cadres de qualité pour l’encadrement des plus jeunes. «Il faut une orientation claire de la base de l’idéologie du parti, avoir des cadres compétents pour former les jeunes. Au niveau des partis, chaque secteur devrait être dédié et maîtrisé par un cadre. Ceci fait qu’une fois au pouvoir, ce parti n’aura pas de problèmes pour nommer ces cadres aux fonctions de ministres dans les différents secteurs», soutient le Pr. Diaw. Il dit également que le risque de l’absence d’une formation dans un parti, c’est que quand il arrive au pouvoir, son leader est obligé d’aller chercher des cadres un peu partout pour gérer les affaires publiques. Pour Cheikh Ibra Fall Ndiaye, il urge donc de relancer ces structures essentielles pour la démocratie et la qualité des hommes politiques.

Oumar KANDÉ