Gouvernement : Secrétaires d’Etat, les fantômes de la République




Ils sont trois Secrétaires d’Etat à participer, tous les mercredis, aux réunions du Conseil des ministres, mais deux d’entre eux, Mayacine Camara, chargé du réseau ferroviaire et Mamadou Saliou Sow, chargé de la bonne Gouvernance, sont les grands inconnus du bataillon gouvernemental du Président réélu Macky Sall. Incompétence, timidité ou ingratitude du poste ? Le débat sur la pertinence et l’utilité des Secrétaires d’Etat se pose, au moment où la perspective d’un remaniement se dessine de plus en plus.

La stratégie est bâtie sur la culpabilité politique. Malgré sa retentissante victoire au premier tour de la Présidentielle 2019 (58, 27% des suffrages) et ses 7 ans passés à la tête du pays, Macky Sall aspire toujours à un «mieux d’Etat». A l’étage, ce 6 avril 2019, seul dans son bureau au Palais de la République, le Président réélu a l’ambition de mettre sur pied un nouveau système de gouvernance solide et efficace.

Un «concept d’administration de développement» comme l’avouera le Premier ministre de l’époque, Mahammad Boun Dionne, dont la grande réforme engagée par le chef de l’Exécutif passera par la suppression du poste de chef du gouvernement qu’il occupe depuis presque 4 ans. L’objectif du Président qui semble seul au gouvernail du Pavillon Sénégal, est de donner plus de puissance au navire gouvernemental, en rayant du système la courroie de transmission entre lui, le moteur, et les hélices, ses ministres. Et pour mettre sa volonté en œuvre, le chef de l’Etat a mis sur pied un commando de choc, composé de 32 ministres et de 3 secrétaires d’Etat. Une redoutable armée de fantassins, dont l’ordre d’engagement est de s’occuper avec efficience des problèmes des Sénégalais.

Un mutisme inacceptable

Mais quelques mois plus tard, l’opération s’apparente à un échec. En plus de la suppression du poste de PM fortement critiquée, le commando de Macky Sall essuie les tirs groupés d’une partie du peuple, de ses adversaires politiques et des activistes. Dans le camp présidentiel, on s’accuse mutuellement de ne pas trop aller au front médiatique pour défendre les dossiers, en expliquant au peuple les projets du chef de l’Etat. Et parmi les moins en vue du bataillon, les 3 secrétaires d’Etat, dont deux sont presque perdus des radars politiques. Comme s’ils s’abstenaient de toute activité publique à leur rang et qualité, en n’agissant que dans leurs fiefs, Mamadou Saliou Sow, Secrétaire d’Etat auprès du Garde des sceaux, ministre de la Justice, chargé de la promotion des droits humains et de la bonne Gouvernance et Mayacine Camara, Secrétaire d’Etat auprès du ministre des Infrastructures des Transports terrestres et du Désenclavement, chargé du réseau ferroviaire, sont inconnus ou presque, de la majorité des Sénégalais.

«Mis à part Moïse Diare Diégane Sarr, Secrétaire d’Etat auprès du Ministre des Affaires étrangères, chargé des Sénégalais de l’Extérieur que l’on voit très souvent sur les plateaux télé, les réseaux sociaux et dans les journaux défendre ses dossiers, il est difficile de mettre un visage sur les deux autres», explique un proche du chef de l’Etat, qui appelle ses deux autres camarades de parti à plus de présence, même s’il ne doute point de leur compétence, de leur engagement auprès du chef de l’Etat. «C’est peut-être aussi lié à leur personnalité. Mais quand on fait de la politique et qu’on occupe un poste de responsabilité, on doit s’accommoder de la situation. On ne leur demande pas de faire du tintamarre, mais de sortir expliquer aux Sénégalais ce qu’ils gèrent en leur nom, participer au débat public», ajoute ce haut responsable de l’Alliance pour la République (Apr).

«Bien qu’ils sont sous la tutelle d’un ministre, ajoute-t-il, les Secrétaires d’Etat ont également un rang de ministre, avec un portefeuille et une feuille de route bien établie.» Mais le constat est que les deux ministres sont quasiment aphones sur des dossiers qui pourtant concernent les secteurs qu’ils ont en charge. Outre l’ingratitude du poste qui impose au Secrétaire d’Etat d’être en retrait derrière son ministre, se pose le problème de la nature même des hommes qui occupent cette charge. Qui sont-ils réellement ? Quelles sont leurs trajectoires ?

Mayacine Camara, le financier timoré

Précédemment Coordonnateur de la Direction de la planification et des politiques économiques du ministère de l’Economie, des finances et du plan, Mayacine Camara est également maire de Koungueul depuis 2009, il est Ingénieur-statisticien et économiste. Responsable d’un secteur quelque peu en ébullition, avec notamment la mise en œuvre programmée du Train express régional (Ter) et la relance du Chemin de fer, M. Camara est rarement au premier plan pour aborder des sujets relatifs à son département, au moment où son ministre de tutelle, en l’occurrence Me Oumar Youm, est très souvent au-devant de la scène. L’homme n’est pas un habitué des médias et serait même victime de son statut de fonctionnaire, de l’avis de Babacar Gaye, ancien président du Conseil régional de Kaffrine.

«Il n’est pas très expansif en effet, c’est peut-être son statut de fonctionnaire qui l’a ainsi façonné. Il a duré dans les arcanes de l’administration et de la Fonction publique, on peut considérer cela comme une déformation professionnelle, avec l’obligation de réserve qui entoure l’élite administrative. Mais on ne lui connaît pas de frasques médiatiques», souligne-t-il. Tout le contraire de ses frères, en l’occurrence le fantasque Amath Suzanne Camara du Réseau des enseignants de l’Apr. Même s’il paraît timide sur les bords, le Secrétaire d’Etat chargé du réseau ferroviaire n’en serait pas moins compétent dans son domaine.

«Etre ministre c’est différent, mais en tant que technicien des finances, il est très brillant, il a beaucoup travaillé sur l’élaboration du Pse d’ailleurs, explique Babacar Gaye. Mais c’est un homme très réservé et pas très ouvert.» Pas très actif sur le plan politique également, cet ancien militant de gauche est devenu maire de Koungheul, son fief auquel il est très attaché, «par le truchement d’alliances et de mésalliances», fait savoir l’ancien ministre.

Secrétaire général du ministère de l’Economie, du plan et de la coopération, Pierre Ndiaye connaît Mayacine Camara depuis de longues années. «J’ai été son doyen à l’école et j’ai aussi été son patron, il était mon adjoint à la Direction générale de la planification et des politiques économiques et nous avons travaillé ensemble sur beaucoup de dossiers, mais c’est vraiment une personne extraordinaire. Nous sommes de très bons amis.» Pierre Ndiaye présente l’édile de Koungheul comme quelqu’un de très humble, un taiseux.

«Il ne parle pas beaucoup, c’est le genre de personne qui ne se fait pas entendre pour des postes ou des avantages, ou pour attirer l’attention, il est très humble. Mais il est aussi très compétent et super intelligent.» Des témoignages éloquents qui tranchent avec le côté ministre à l’ «argumentaire trop juste», accusé de «méconnaissance de ses dossiers» par les pourfendeurs du régime. D’où son mutisme ?

Mamadou Saliou Sow, un nain politique

Titulaire d’une maîtrise en Droit international des affaires, d’une maîtrise en justice et procès, ainsi qu’un master 2 en contentieux des affaires, ce natif de Kédougou ne s’est pas beaucoup prononcé sur des affaires concernant son département. Et pourtant, les choses à dire ne manquent pas en ce qui concerne la bonne gouvernance et les droits humains. Il n’a jamais accordé d’interview, ou presque, à la presse depuis sa nomination. Mais les témoignages de ses amis aident à se faire une idée sur l’homme, dépeint comme un introverti.

«C’est dans sa nature, il est réservé et c’est quelqu’un de très introverti, confie un de ses proches. Nous avons une association d’anciens étudiants, il est dans le groupe, mais beaucoup ne le connaissent pas. Il passe inaperçu, mais c’est quelqu’un de très intègre.» Ami de longue date de Mamadou Saliou Sow, l’actuel Directeur Général de l’Agence nationale pour la promotion de l’Emploi des Jeunes (Anpej), Tamsir Faye confirme le caractère renfermé de l’homme. «Je le connais très bien, nous sommes partis le même jour en France et nous avons partagé beaucoup de choses. Nous avons habité dans une même chambre d’hôtel pendant un mois. C’est un homme courtois, disponible, honnête, loyal et travailleur. Il n’est peut-être pas un politique rompu à la tâche, mais c’est un bosseur. Il n’a pas l’habitude de la frénésie politique et des débats, mais il en est parfaitement capable. Ce n’est pas parce qu’il n’occupe pas les médias qu’il ne travaille pas», défend-il.

Tamsir Faye jure de la compétence du Secrétaire d’Etat chargé des Droits humains et de la bonne gouvernance. «Il gère bien ses dossiers. Mais le ministère de la Justice c’est un ministère à part, qui ne demande pas de prise de parole fréquente comme dans d’autres secteurs, mais je peux assurer que c’est quelqu’un qui fait du bon boulot et qui s’entend bien avec son ministre. Il a fait ses preuves et c’est pourquoi il a été choisi à ce poste. Il n’est certes pas un politicien aguerri, mais c’est quelqu’un de compétent, discret et très loyal», explique le Dg de l’Anpej, soulignant que Mamadou Saliou Sow est membre fondateur des cadres de l’Apr à Kédougou, sa ville natale où il se rend très souvent.

De l’utilité des Secrétaires d’Etat

Enseignant-chercheur en Communication et sociologie des médias à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Mor Faye est d’avis que les Secrétaires d’Etat ont une place non négligeable dans l’attelage gouvernemental et qu’ils devraient participer à l’exercice d’information du peuple sur les dossiers de l’Etat. «De deux choses l’une, soit ces secrétaires d’Etat ont des activités sur le terrain et n’en parlent pas, et ils devraient le faire, soit ce sont des structures qui n’ont pas de mission ou de feuille de route, et il faudrait y remédier ou alors les supprimer tout simplement, indique-t-il.

Ce manque de communication sur leurs activités remet au goût du jour le débat sur l’utilité des Secrétariats d’Etat. Est-ce des structures qui existent réellement ou alors ne servent-elle juste pas à caser une clientèle politique. Soit ils ont des activités et en parlent pour prouver un tant soit peu leur utilité, ou alors ils ne font rien et il faudrait revoir leurs postes.» Le spécialiste souligne toutefois le caractère saturé de l’espace médiatique qui fait que certains, soient-ils des Secrétaires d’Etat, rechignent à monter au front.

«Nous avons un foisonnement du discours sur le champ politique, les guerres de clan, de positionnement, explique Mor Faye. Et les médias ont une part de responsabilité dans cette situation, parce qu’ils sont plus attirés par les débats polémiques sur la politique que par les actions de terrain des membres du gouvernement.» Et des Secrétaires d’Etat comme Mayacine Camara et Mamadou Saliou Sow, les deux fantômes de la République.




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