UNE VIE, UN VECU : Serigne Pape Malick Sy et Mouhamadou Bamba Ndiaye ou la valorisation de l’intellectuel arabophone au Sénégal




Deux personnalités, un idéal commun : la valorisation de l’intellectuel arabisant au Sénégal.Deux personnalités, un idéal commun : la valorisation de l’intellectuel arabisant au Sénégal. Alors que pendant longtemps, la pensée politique est monopolisée par les intellectuels qui se réfèrent à l’Occident, Serigne Pape Malick Sy et Mamadou Bamba Ndiaye vont réussir à se faire une place. En compagnie d’autres hommes de leur époque, sortis de l’école arabo-musulmane ou étiquetés comme tel, ces personnalités religieuses participeront à décomplexer les leurs. Ainsi vont-ils changer radicalement le regard discriminatoire longtemps porté contre eux.

Oustaz Alioune Sall pleure Ahmadou Bamba NdiayeSélectionné pour vous :
Oustaz Alioune Sall pleure Ahmadou Bamba Ndiaye

Comme s’ils étaient prédestinés à suivre leurs homonymes respectifs, en l’occurrence El-Hadji Malick Sy et Cheikh Ahmadou Bamba, ces deux intellectuels auront marqué de leur empreinte leur passage sur terre. Tout comme les érudits dont ils portent le nom, Serigne Pape Malick et Mamadou Bamba Ndiaye vont passer leur existence à œuvrer pour l’intérêt de la religion musulmane dont ils feront partie des porte-voix. Même si leurs trajectoires diffèrent en quelques points, elles se confondent pour l’essentiel tant sur le plan de l’idéologie que sur leur implication dans la vie active.Sur les traces des aînés
En sus de leur savoir et leur contribution dans le développement de l’islam au Sénégal, Serigne Pape Malick Sy et Mamadou Bamba Ndiaye vont franchir le Rubicond longtemps établi entre le monde religieux et celui politique. Sur les traces de leurs prédécesseurs dont Serigne Cheikh Tidiane Sy et le diplomate Serigne Moustapha Cissé de Pire, ils vont jouer un rôle actif dans la gestion des affaires de la cité. Fini, les temps où l’arabisant ou l’arabophone devait être confiné dans le strictement religieux. Avec un discours référencé, appuyé principalement sur le Coran et la Sunna, ces deux hommes vont, chacun en ce qui le concerne, donner de la matière aux dirigeants du pouvoir.Mouhamadou Bamba Ndiaye, un homme de médias et de culture
« Mon engagement pour la pensée islamique et le monde contemporain a été fortement influencé par l’ancien ministre Bamba Ndiaye ». Ce témoignage de l’Imam Ahmadou Mahtar Kanté, prompt à réagir sur les questions d’actualité, en dit long sur la référence que fut l’ancien compagnon de Sidy Lamine Niasse pour les produits de l’institution arabe. En sus de son caractère religieux, Bamba Ndiaye fut un acteur politique en ce sens qu’il ne déléguait pas ses convictions et pensées à autrui.

Homme de médias, il aura roulé son bosse un peu partout en tant que rédacteur en chef de Finances New Hebdo au Maorc où il a séjourné vers la fin des années 1990. Aussi son retour au Sénégal sera l’occasion pour Mouhamadou Bamba Ndiaye de continuer sa passion d’écriture ; ce qui va le conduire à diriger des supports tels que Le Messager, journal proche du régime de Wade et dont il fut le directeur de publication. Islamologue réputé, il sera promu Ministre des affaires religieuses entre 2007 et 2012 après avoir occupé le poste de porte-parole du président de la République. La perte du pouvoir du président Wade ne signera pas la fin de la carrière politique de Bamba Ndiaye qui adhérera au Grand parti de Malick Gackou avant de rejoindre le président Macky Sall.Sur les questions d’actualité, Mouhamadou Bamba Ndiaye démontrait une maîtrise franche et une pertinence sans commune mesure. La question du rapatriement des étudiants sénégalais à Wuhan, au début de la pandémie, en atteste. L’islamologue appréciait le sujet, sous l’angle des recommandations prophétiques, et décrétait que leur retour n’était pas du tout une bonne idée. En effet, son engagement ne s’arrêtera pas là puisque le religieux avait saisi l’occasion des mesures de restriction pour donner son idée sur la fermeture des mosquées. En avril dernier, il déclarait: « si les autorités sanitaires soutiennent que les mosquées doivent rester fermées pour éviter la propagation du Covid-19, on doit s’y conformer » en ajoutant que « la préservation de la vie prime sur le facultatif ». Son dernier engagement dans ce combat contre le covid-19 qui ne l’aurait pas laissé la vie sauve malheureusement est une preuve éloquente que l’homme a réussi le mariage de la politique et de la religion.

Pape Malick Sy, un arabisant polyvalent
A l’instar de son grand frère et mentor Serigne Cheikh Tidiane Sy, Serigne Pape Malick a su briser la barrière établie entre l’islam et la modernité. Il démontre qu’ils ont tout faux, ceux qui tentent de museler les religieux en les claquemurant dans leur seul rôle de guide en matière de religion. Voilà pourquoi, le benjamin de Serigne Babacar Sy, à l’instar de son grand-frère, va s’engager en politique en usant de son droit civique et de sa liberté d’expression. Son élégance verbale ne l’empêchera pas de dire sans langue de bois ses perceptions des politiques étatiques sous Abdou Diouf.

Dans son hommage au défunt porte-parole du Khalife Général des Tidianes, le président Abdoulaye Wade affirme : « Pape Malick est un homme courageux qui supportait l’enfermement avec dignité ». En effet, son engagement pour les affaires politiques matérialisé par son adhésion au parti de la solidarité sénégalaise (PSS) de Serigne Cheikh en 1959, montre la volonté de l’homme de marier le spirituel au temporel. Sa politisation lui vaudra d’ailleurs une incarcération ainsi que des membres du mouvement des Moustarchidines Wal-Moustarchidati suite aux évènements de février 1994. Inculpé par ce qu’il était le responsable moral des Moustarchidines, Serigne Pape Malick Sy passera quelques temps en prison avec l’essentiel des leaders de l’opposition menée par Abdoulaye Wade.

Même après la chute du régime de Diouf contre lequel le Mouvement des Moustarchidines s’était particulièrement opposé, Serigne Pape Malick Sy continuait de faire montre de présence active. Au lieu de la politique, ses interventions revêtent maintenant un caractère purement religieux et civique. Le religieux, intellectuel au verbe facile, fera des émules au niveau des diplômés de l’école orientale à la recherche de référence. Plus populaire mort que vivant, la clameur qui a suivi son décès montre à quel degré, les gens s’étaient attachés à lui. Ses prêches d’une pertinence jamais égalées se partagent sans retenue à travers les réseaux sociaux.

L’un comme l’autre, Pape Malick SY et Mouhamadou Bamba Ndiaye ont su rehausser l’image de l’intellectuel arabisant dans un pays où les produits de l’école française sont souvent favorisés. Leur intellectualité justifie leur engagement sur des questions politico-religieuses et explique la bonne presse dont ils jouissent auprès de l’opinion. Partis rejoindre leurs compagnons comme Sidy Lamine Niasse et Ahmed Bachir Kounta, ces personnalités auront réussi le pari de décomplexer les arabisants et arabophones du Sénégal.

Par Ababacar Gaye/SeneNews