ENQUETE- Les médecins face à leur première mort !




Ils ont juré de soigner et de guérir leurs pairs, mais ont «occulté» un paramètre inéluctable à leur mission : la mort qui, profitant de leurs premiers balbutiements, va leur imposer son entrée fracassante et les accompagner durant toute leur carrière. ”L’Obs” vous plonge dans les récits édifiants de jeunes médecins face à la mort. La toute première fois.

Tacko Basse* revient de loin. De très loin. Des profondeurs abyssales de la déprime. De celle dont on ne se remet jamais totalement. «J’avais touché le fond. Le décès de cette patiente m’avait profondément bouleversée et j’ai su à partir de ce moment que rien ne serait plus jamais pareil.» Cette patiente dont elle préfère taire le nom se nommait Atta et avait à peine 18 ans. Mariée de force à un homme de 22 ans son aîné, violée lors de sa nuit de noce, elle a contracté une grossesse dont elle ne voulait pas.

«Ce jour-là, elle est venue en consultation à l’insu de son mari qui refusait qu’elle se rende au centre de santé. Elle était paniquée et se plaignait de maux de ventre. Je l’ai reçue, auscultée, mais son cas s’était compliqué et il fallait d’urgence l’évacuer», enchaîne-t-elle. Atta ne survivra pas. Tacko, fraîche débutante qui venait de rejoindre son premier poste de sage-femme au centre de santé de Keur Massar, n’avait pas l’expérience nécessaire pour la tirer d’affaire. Seule, ce jour-là, alors que le médecin s’était absenté pour un rendez-vous et les autres sages-femmes occupées pour un accouchement délicat, Tacko était désarçonnée.

Les cheveux noués en un chignon strict sous une charlotte, les mains glissées dans les poches de sa blouse rose, elle tourne en rond dans ce petit réduit qui lui sert de bureau. Puis subitement, elle visse un regard embué de larmes sur le lit de consultation planté au milieu d’une salle adjacente. Et embraie la machine à remonter le temps. Les lèvres tremblotantes, elle ânonne : «C’est sur ce lit qu’elle est morte. Elle avait fait une hémorragie sans que je ne m’en rende compte. C’est l’infirmier de service qui a attiré mon attention sur ça. Le temps qu’on organise son évacuation vers un hôpital, Atta avait succombé. Elle était trop frêle, avec une santé fragile et elle n’a pas pu se battre pour rester en vie et garder son bébé. Je tenais sa main menue dans la mienne. Elle m’a regardée avec un sourire épuisé et m’a dit : «Je ne voulais pas de ce mariage et je ne voulais pas non plus de ce bébé.»

«J’ai envisagé sérieusement de jeter la blouse»

Ce seront ces derniers mots, alors qu’elle poussait son dernier souffle et que son sang finissait de souiller le drap blanc et le carrelage beige de la salle de consultation. Atta était partie et Tacko n’en est pas sortie indemne. Aujourd’hui, évoquer ce souvenir ravive encore sa douleur, met à nu son impuissance et lui coûte des larmes qui perlent sur ses joues pouponnes. «Quand la sage-femme titulaire qui nous a rejoints bien après, m’a confirmé son décès, j’ai flanché. Le sol ne s’est pas dérobé sous mes pieds, il s’est carrément ouvert pour m’engloutir. Pendant près d’une heure, je suis restée prostrée sur le banc, incrédule, fixant le corps livide d’Atta, espérant qu’elle allait ouvrir les yeux et me dire que ce n’était qu’un mauvais rêve.» Il n’en sera rien.

Le cauchemar de Tacko venait de démarrer. Pendant près d’un mois, elle passe de longues journées noires, blottie dans son lit et d’interminables nuits blanches enlaidies des visions d’Atta la suppliant de la sauver. Elle écrase une larme. «J’ai failli devenir folle et j’ai sombré dans la dépression. Je passais mes journées en pyjama et j’ai même envisagé sérieusement de jeter la blouse.» Convaincue que le boulot de sage-femme n’était pas fait pour elle, Tacko se recroqueville sur sa détresse, indifférente aux suppliques de ses collègues et de ses proches. Un heureux coup du sort la fera sortir de sa torpeur.

Un jour, elle reçoit l’appel d’urgence de sa supérieure la suppliant presque de secourir une dame qui accouchait à domicile, non loin de chez elle et dont la situation s’était compliquée. Elle refuse d’abord d’y aller, mais le sens du devoir finira par avoir raison de sa réticence. «J’ai paniqué quand j’ai vu la femme allongée, faible, épuisée par les contractions et à bout de force. L’image d’Atta ne cessait de me hanter. Puis, elle a hurlé : «Mme, aidez-moi ! Sauvez-mon bébé !», souffle-t-elle. Tacko n’hésite pas et retrouve instinctivement ses gestes de professionnelle. La dame donne naissance à une petite fille qui, aujourd’hui, porte son nom. Une reconnaissance qui l’a fait reporter la blouse rose et reprendre le combat pour les femmes en couches. En souvenir d’Atta.

«Tu passes d’une personne qui parle, qui se bat avec toi, à un nom effacé du tableau»

Contrairement aux apparences, se remettre du décès d’un patient, dans le milieu médical n’est pas chose évidente. A fortiori, lorsqu’il s’agit de son tout premier. Et avant de s’y habituer, beaucoup de médecins ont dû batailler ferme pour pouvoir, avec le temps, faire face et apprendre à relativiser face à ce sort inéluctable qu’est la mort. S.Y.D et Ibrahima Fall s’y sont résolus. En serrant les dents.

Pour S.Y.D, une jeune femme médecin de 27 ans, en première année de spécialisation, la médecine était avant tout une passion, un rêve de gosse à réaliser. Alors qu’elle est en 4e année de Médecine, elle démarre son premier stage de chirurgie, la tête farcie d’ambitions. Ce sera le premier choc. Un jour, alors qu’elle effectuait la tournée quotidienne de visites de routine, elle réalise qu’un des malades ne respirait plus. «C’était la débandade. Les médecins lui ont fait des électrochocs et tout le protocole de réanimation, sans succès. On l’a déclaré mort quelques minutes plus tard», se souvient-elle. Sous le choc, S.Y.D reste statique, tandis que ses collègues étaient déjà passés au malade suivant. Elle souffle : «J’étais là, immobile, incapable de prononcer un mot. Je culpabilisais alors qu’eux, ils étaient passés à autre chose. Je ne dirai pas qu’ils étaient insensibles, mais à force de côtoyer la mort, ils se sont habitués.» L’épisode est oublié au bout de quelques mois. En 2019, soit trois ans plus tard, rebelote.

Cette fois-ci fut le plus douloureux. Un véritable coup de massue pour la jeune femme qui entamait sa 7e année de formation. Alors qu’elle évoluait à l’hôpital de Pikine, S.Y.D a en charge une patiente qui souffrait d’une maladie inflammatoire chronique de l’intestin qui s’était compliquée d’une ischémie mésentérique. «Elle avait 33 ans et s’était beaucoup attachée à moi. Elle se battait comme elle pouvait pour venir à bout de la maladie. Sa famille avait mis tous les moyens pour la prendre en charge. Elle était devenue une amie et même lorsque j’ai dû changer de service, mon stage étant arrivé à son terme, elle me suppliait de ne pas la laisser tomber», rembobine-t-elle.

Appelée à un autre stage, S.Y.D garde le contact avec elle et l’appelle tous les soirs. Puis un beau jour, la terrible nouvelle tombe. Un soir, ses appels sonnent inlassablement dans le vide. Il en sera ainsi pendant deux jours. Finalement, elle joint un collègue qui lui annonce que sa patiente était en Réanimation suite à des convulsions. Deux jours plus tard, la triste nouvelle tombe. «C’est un de mes aînés qui m’a appelée pour m’annoncer la nouvelle. Il essayé de me rassurer en me disant qu’elle s’était reposée, mais j’étais anéantie. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps et je m’en suis voulue de l’avoir «abandonnée».

Je n’ai pas dormi de la nuit. Cette mort m’a causé une énorme douleur. Je continue encore de penser à elle. La mort de cette patiente m’a complètement sonnée. Tu passes d’une personne qui parle, qui se bat avec toi, à un nom effacé du tableau.» Aujourd’hui, s’est-elle habituée à la mort ? «Oui et non. Même si je suis plus expérimentée et que j’ai eu à perdre d’autres patients, j’ai du mal à annoncer un décès aux proches d’un malade et à chaque fois qu’il est possible de déléguer, je le fais. On ne s’y fait jamais.»

Ibrahima Fall, 29 ans, médecin thésard, actuellement au service d’accueil et d’urgence de Pikine, lutte avec les mêmes démons. Lui, son drame remonte à 2018. Cette année, il démarre son stage en tant que médecin responsable à l’hôpital de Pikine. Un vendredi, jour de garde pour lui, il reçoit une patiente qui souffrait d’insuffisance rénale chronique. «Son état était instable. J’ai demandé l’avis d’un néphrologue qui m’a dit que la patiente avait besoin d’une dialyse en urgence. J’étais seul avec un collègue. Nous sommes allés voir les parents et leur avons expliqué la situation. Ils ont paniqué, pensant que leur maman était condamnée. On les a rassurés et ils ont été d’accord pour la dialyse. Le néphrologue l’a programmée pour le lendemain à 8h», narre-t-il.

Ibrahima passe la nuit à son chevet, requinqué par la confiance que la famille de la patiente avait placée en lui. Le lendemain, il se charge personnellement de l’acheminer à l’hôpital Le Dantec, bien que sa garde soit finie. Mais là, catastrophe. Dans la salle de dialyse, le spécialiste peine à trouver les voies fémorales pour la dialyse. Ibrahima se remémore : «Son sang coagulait à chaque fois. On a avisé les néphrologues qui lui ont prescrit un anticoagulant. On butait toujours sur la coagulation. On a décidé d’essayer la voie jugulaire, mais sa kaliémie (taux de potassium dans le sang) était élevée et cela pouvait provoquer une mort subite. C’est alors que le néphrologue rédigeait le protocole pour le traitement de la kaliémie que la patiente rendit l’âme.»

Dehors, ses enfants patientaient. Difficile pour Ibrahima de leur faire face et de leur annoncer la nouvelle. Surtout qu’il lui fallait, lui-même, affronter la réalité. C’était son premier décès. «J’étais dévasté, triste et fatigué. Je ne voulais plus de ce métier et je me demandais pourquoi l’avoir choisi.» Vidé, le moral dans les talons, il rentre chez lui. Mais l’envie n’y était plus. «Quand je pensais qu’il me fallait recommencer à nouveau, je perdais l’appétit. L’image de la dame hantait mes nuits et pour ne plus la revoir, je ne fermais plus l’œil de la nuit. Je préférais regarder des films toute la nuit pour ne pas revivre la scène.» Il s’en est remis une semaine plus tard. Aujourd’hui, il a compris et, plutôt que de lutter, il a adopté le système «on/off».

«Mon premier décès a beaucoup influé sur mon choix en Spécialisation»

Pour El Hadji Omar Samb 26 ans, thésard et prestataire aux Urgences de l’hôpital de Rufisque, le chemin de la «rémission» fut plus long. Il est juste en deuxième année, en stage en soins infirmiers à l’hôpital Le Dantec, lorsqu’il reçoit une dame dont le fils de 12 ans se plaint d’une enflure au genou droit. Plus tard, un ostéosarcome (tumeur du genou) est diagnostiqué et l’amputation inévitable. «Il était si jeune et plein de vie et on devait lui amputer la jambe pour lui sauver la vie. J’étais dégoûté», confie Omar.

L’opération est réalisée, mais le gamin digère mal la perte de son membre. Docteur Omar : «C’était pénible pour lui. Il me demandait souvent : «Comment je vais jouer au football avec mes amis ? Comment je vais pouvoir nager encore ?» Il était tellement plein de vie, drôle, intelligent et attachant.» Omar n’aura pas le temps de trouver des réponses à ses interpellations. Quelques jours après l’intervention, son jeune patient décède. Omar ne s’en remet pas. Anéanti, il perd le nord et sombre dans la déprime. «J’ai pleuré comme un môme. Je n’avais plus goût à rien. Pendant plus de deux semaines, je ne suis pas reparti à l’hôpital. J’appelais sa maman presque tous les jours. Ce deuil a pesé énormément sur moi. Je déprimais grave. C’était extrêmement traumatisant.»

N’eût été le soutien de sa mère et de ses amis, Omar aurait jeté l’éponge. Aujourd’hui, il a pu surmonter ce drame, en relativisant, même s’il y repense, encore parfois devant certaines circonstances en pratique courante. Et ce premier décès a beaucoup influé sur ses choix en Spécialisation. «J’ai d’office mis une croix sur la pédiatrie et me suis tourné vers des spécialités comme la Médecine d’urgence ou la Réanimation». Pour sauver le maximum de vies. Encore et toujours. Son sacerdoce pour la vie.