Institut Joliot-Curie de l’hôpital Aristide Le Dantec: Immersion dans le vécu des malades du cancer




Le cancer est une maladie très complexe dont la prise en charge requiert plusieurs étapes. À l’Institut Joliot-Curie de l’hôpital Aristide le Dantec, le traitement des patients est un véritable parcours du combattant. Les témoignages de patientes font froid dans le dos. Mais, le plaidoyer reste le suivant : l’aménagement impératif d’un plus grand espace afin de centraliser le traitement et la création d’une Maison d’accueil pour les patients dont le déplacement est difficile.

Reportage de Ndeye Fatou Diery DIAGNE

Au sein de l’hôpital Aristide Le Dantec, il faut arpenter le bitume jusqu’au fond pour retrouver l’Institut Joliot-Curie, département dédié au traitement des cancers. Dans cette bâtisse, constituée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, beaucoup de consternation naissent, grandissent et meurent. La face verte de la bâtisse laisserait bien penser à une volonté manifeste d’instaurer un climat d’espoir chez ceux qui y pénètrent. En tout cas, les cœurs ne désemplissent pas de crainte dans ce lieu de traitement.

Monter les escaliers est une tâche assez rude. La peur de ce que l’on peut voir ou entendre gagne les esprits. Le service à l’étage est dédié à l’hospitalisation et à la consultation.

Les murs se dévoilent, présentant une texture peinte de fleurs. Encore une fois, le vert est la couleur la plus représentée au sein du service. Les dessins muraux dissipent une gaieté étouffant toute mélancolie. La climatisation mise en marche est peu perceptible. Les étudiants sur place, les blouses blanches arborées avec tant d’attention donnent une idée sur leur statut de stagiaires. Ils se mettent en groupe et font le tour des salles accompagnant leurs aînés dans la profession. L’accalmie qui règne est perturbée, par moments, par les explications du major à son équipe ou encore par les bruits des portes.

Les cabines sont fermées, c’est l’heure des soins en ce début de matinée…

Du courage et de la foi

Plus de deux heures à faire le tour afin de remplir ses obligations vis-à-vis des patients, le major Sokhna Sèye Diop entre dans chaque cabine. Le visage est mi- couvert par le masque de protection. Seuls ses yeux laissent apparaître une expression indescriptible. De la lassitude ou encore de la tristesse, il est impossible de la qualifier. Elle s’empare de l’état de chaque patient. Dans une cabine personnelle, Néné Ndiaye est hospitalisée. La jeune mère de famille, trentenaire, a subi la mastectomie, il y a juste quatre jours, après un retard de quatre mois.

Elle se redresse de son lit et tire sa sonde sous le lit et laisse un magnifique sourire s’emparer de son visage légèrement enflé. Ses yeux de biche disparaissent presque dans leur creux sous l’effet du sourire. Elle se fait suivre dans sa lutte contre le cancer depuis 2019. « Ayant remarqué une boule dans mon sein, je suis allée me faire dépister et l’on m’a dit que j’avais un cancer », entame-t-elle naturellement en réajustant le foulard qui commençait à retrouver ses épaules dévoilant le crâne dont les cheveux ont chuté avec la maladie.

« Ma maladie m’a davantage rapproché de mon seigneur surtout lorsque j’ai perdu mon sein », dit-elle, avant de détourner le regard. Les yeux s’embuent de larmes. Elle n’arrive pas à formuler des mots. Le pansement échappe de sa robe légèrement pendante. Elle règle ce détail et recommence à sourire. « Je n’ai pas le droit de pleurer. Dieu n’éprouve que les endurants », assure-t-elle. Néné a une épaule consolatrice : son mari. Évoquer le soutien de son époux la replonge dans sa tristesse, elle éclate en sanglots. « Mon mari a des arriérés de paiement de son local de couturier à cause de moi. Il paie chaque ordonnance sans broncher. Il me demande d’être forte. Cette nuit, il a passé la nuit ici », dit-elle entre deux sanglots en pointant le lit.

Ses enfants de 5 et 2 ans n’ont pas encore connaissance de sa maladie. Elle préfère ne pas leur révéler le nom de sa souffrance pour leur épargner de penser au pire. Néné essuie les dernières larmes sortant de ses yeux. Sa foi conjuguée à l’appui de son mari lui procure une grande force.

Perdre un sein, une lourde peine

La mastectomie est l’une des étapes du traitement. Elle a fait 8 mois de chimiothérapie, combiné à l’achat d’ordonnances qui s’élèvent aux alentours de 20.000 FCfa par semaine, elle a reversé tout l’argent de ses tontines dans sa cure. « Le plus dur, avec cette maladie, est que tu es constamment en train de demander de l’aide, car les soins sont insupportables si tu ne disposes pas de moyens », lâche-t-elle, avant de rendre grâce à Dieu de lui donner encore la chance de vivre.

L’ambiance émotive régnant, Néné retrouve son lit tout en poussant sa sonde avec soin. À côté de sa cabine, Oulimata Samb (nom d’emprunt) vit avec le cancer du sein aussi. La mastectomie effectuée, il y a quelques jours, elle vit mal cette situation. « J’ignorais que j’allais perdre mon sein », martèle-t-elle avec de très grosses larmes. La jeune maman venant d’un village de la commune de Diass est très marquée par l’ablation de son membre. Cette peine est tellement grande que chaque fois qu’elle revient de ses émotions, elle craque à nouveau. « C’est la meilleure solution pour guérir vite », tentons-nous de la réconforter. Elle prend plusieurs minutes pour se calmer.

Elle laisse traîner son regard sur sa poitrine bandée. Les larmes se réfugient dans son cou. Oulimata vit avec le cancer du sein depuis 3 ans. Le dépistage tardif lui a créé un tort puisqu’elle a constaté une boule dans son sein durant une année sans pour autant connaître la cause. « Un jour, j’écoutais la radio et la description faite du cancer du sein collait à la situation que je vivais. J’ai emprunté le transport de mon village à Dakar afin de bénéficier d’un dépistage gratuit. Les choses sont allées vite, le cancer commençait à gagner du terrain et j’ai été dans l’obligation de commencer le traitement », se rappelle-t-elle. Ses souvenirs sont certes douloureux, mais elle partage sa peine avec son époux.

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Le soutien du conjoint réconforte des patientes

Les maris partagent le mal avec leurs épouses. Ils mettent beaucoup de moyens dans la prise en charge de leurs femmes pour les sauver du cancer. Malheureusement, beaucoup n’y arrivent pas…

Dans toute maladie, l’assistance psychologique est la plus importante qu’un patient puisse avoir. Dans une salle de chimiothérapie aménagée par la  Ligue sénégalaise contre le cancer (Lisca), les patientes occupent les sièges en cuir noir. Certaines s’allongent, d’autres restent assises. L’ambiance est très pesante. Elles échangent par moment, en attendant la fin de la perfusion. Chaque irruption dans la salle les fait sortir de leurs pensées assez profondes, vue leur expression faciale. Les crânes rasés sont dissimulés sous les foulards ou encore les perruques. Les lèvres gercées, le regard suscitant beaucoup de compassion, Diarra Ndour ne cache pas son appel à l’aide. « Je dépense 20.000 FCfa par semaine pour l’achat des médicaments. Si nous pouvions avoir des bienfaiteurs pour ce volet, nous lui serions reconnaissantes », lâche-t-elle en se tournant vers sa voisine du jour. Cette dernière se lève de son siège et enclenche « rien que l’achat des médicaments m’angoisse. Chaque semaine, je suis très stressée », confie Seynabou Sène. Elle est quatrième épouse de son mari. Il l’appuie certes avec ses maigres moyens mais le besoin est toujours présent. « Mon mari m’aide beaucoup, mais ce n’est pas suffisant. Mes copines organisent des quêtes dans la rue pour m’aider à me soigner », dit-elle. Seynabou souffre d’un cancer du col de l’utérus. D’ailleurs, son enfant a été sevré après la confirmation de sa maladie. « J’ai fait tout le baol avec les féticheurs et les marabouts, mais, j’ai décidé de me rendre à l’hôpital », indique-t-elle.

À force de sortir des larmes, elles commencent à rigoler de leurs premières expériences dans leur cure… Ayant quitté Bambey pour se faire traiter, Seynabou Sène a pris une petite chambre en location à Bargny. « Mon époux a souscrit à un appel à projets et il a injecté tous les fonds dans ma maladie. Actuellement, je paie la location et mon transport pour venir se faire soigner. C’est très cher », se lamente-t-elle. Elle a trouvé comme solution de marcher de Petersen à l’Institut, car payer le bus est devenu un luxe chez elle. Elle croque un morceau de cola qui lui évite les vertiges et les effets secondaires de la chimiothérapie.

La morosité de la salle s’accentue avec le silence régnant. Bineta Traoré a quitté Missira (région de Tambacounda) pour respecter ses rendez-vous en chimiothérapie. Hébergée par sa grande sœur vivant dans la banlieue dakaroise, Bineta se réveille tous les jours à 4h afin de rejoindre l’hôpital Aristide Le Dantec. Contrairement aux autres femmes, elle assure ses déplacements car son mari est un chômeur.

À côté d’elle, Dieynaba Mané demande la décentralisation du traitement. Cette originaire de Kaffountine, dans le département de  Bignona, quitte son village natal et dépense en moyenne 30.000 FCfa par voyage. Elle est aussi obligée de s’acquitter de son logement une fois à Dakar, en plus de son alimentation…

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Adama Diop Thioye, l’infirmière consolatrice des malades

Elle apporte une aide chaleureuse aux patientes avec qui elle tisse de très grandes relations. L’infirmière Adama Diop Thioye est  responsable de la salle de chimiothérapie. Dès qu’elle y pénètre, les salutations fusent de partout. Elle vit et partage chaque moment avec ses patientes. Elle connaît les peines des unes et des autres.  Selon elle, sa mission est certes de veiller à la bonne pratique du traitement, mais elle est aussi investie du rôle de soutien psychologique. En effet, indique-t-elle, les patients arrivent avec beaucoup de scepticisme. « Souvent, les débuts sont difficiles. Dès qu’elles arrivent, elles me demandent la raison pour laquelle elles vont perdre leurs cheveux ou encore comment faire pour éviter les vomissements », explique-t-elle.

Souvent les effets secondaires sont expliqués aux patientes qui viennent avec crainte et parfois le manque de compréhension débouche sur des problèmes. L’infirmière est d’avis que pour soulager les patients du cancer aussi bien gynécologiques que les autres types, il faut ériger une maison de vie. Elle sera une bâtisse qui recevra les patients dont le déplacement est difficile, car « l’Institut accueille aussi bien des Sénégalais que des ressortissants de la sous-région ». Elle lance aussi un plaidoyer pour une centralisation de tous les soins dans un espace dédié et plus grand. Aussi invite-t-elle à former les infirmiers sur les différents soins.

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SOKHNA SEYE DIOP, MAJOR À L’INSTITUT JOLIOT CURIE DE L’HOPITAL ARISTIDE LE DANTEC.

« Il nous faut une unité de soins palliatifs »

Sokhna Sèye Diop, Major et surveillante du service hospitalisation, chimiothérapie et consultation de l’Institut Joliot curie de l’hôpital Aristide Le Dantec de Dakar plaide pour que la chimiothérapie des autres types de cancers soit gratuite.  Elle est peinée de voir des patients souffrir, faute de moyens pour bénéficier d’une prise en charge correcte. 

Quels sont les types de cancers pris en charge dans votre service ?

Nous traitons tous les types de cancers ici.  Mais plus de 80% des cas,  sont des cancers gynécologiques. Le traitement se fait sous trois formes : chimiothérapie, intervention chirurgicale et radiothérapie.

Existe-t-il un volet psychologique dans le traitement ?

Nous avions engagé deux psychologues dans le service, mais il faut noter que les patients n’allaient pas du tout vers eux. Cette culture de consulter les psychologues n’est pas encore une réalité au Sénégal. Les psychologues, ayant remarqué ce blocage, ont décidé de venir qu’en cas de besoin. Nous avions fixé des rendez-vous hebdomadaires pour les patients, mais malheureusement, ils n’y allaient pas. À notre niveau, par contre, nous nous efforçons de fournir toute l’assistance psychologique aux patients. Nous discutons, rions avec eux car nous devons les mettre à l’aise.

Quel type de relation entretenez-vous avec les patients ?

Honnêtement, de très bonnes relations se nouent. Perdre un patient devient un choc pour moi et mon équipe. Nous nous connaissons tellement bien que nous sommes une famille. Nous leur expliquons leur maladie un peu plus en détail tout en leur disant qu’ils peuvent guérir.

Quel problème avez-vous le plus relevé, surtout avec les personnes ayant les cancers gynécologiques ?

Le manque de moyens ! Elles sont souvent à court d’argent et cela me frappe beaucoup. Bien que la chimiothérapie soit gratuite, elles rencontrent énormément de difficultés pour l’achat des médicaments et les frais des autres soins.

Le traitement dure en moyenne combien de temps ?

Il faut retenir qu’en moyenne au bout d’un an, la plupart du temps, le traitement peut être achevé, mais il faut toujours relativiser.

Quel est le coût du traitement, surtout pour les cancers gynécologiques ?

Il est difficile d’évaluer car les dépenses sont souvent dispersées. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que le cancer est une maladie coûteuse. Les cancers gynécologiques ne dérogent pas à la règle. C’est très cher et difficilement supportables par nos patientes. L’intervention chirurgicale, la radiothérapie, les bilans… tout ceci coûte excessivement cher.

Que faudra-t-il modifier dans votre service pour plus d’efficacité ?

Nous souhaitons vraiment un espace plus grand. Le service est très  étroit, la demande est forte, mais l’offre n’est pas à la hauteur. Il faut un plus grand centre qui puisse avoir, en interne, des laboratoires. Parfois, la lenteur des procédures sanitaires fait progresser la maladie des patientes. La radiothérapie aussi devait bénéficier d’un appui de l’État afin de décharger un peu les personnes souffrant de cancers. Les subventions doivent être élargies. Nous souhaitons aussi que la chimiothérapie soit gratuite pour les autres types de cancers.

Une formation médicale et paramédicale est aussi plus qu’urgente. Nous avons besoin de physiciens, de techniciens en radiothérapie, en chimiothérapie et en soins palliatifs. Nous avons également besoin d’infirmiers spéciaux. Les malades en fin de vie ont besoin d’une assistance particulière, par manque d’espace, nous leur donnons de la morphine et ils rentrent chez eux. Ce n’est pas très prudent, car ils devaient bénéficier d’une prise en charge forte.