AU ROYAUME DE L’ARNAQUE




La ruée des Sénégalais vers le foncier a créé une multitude d’acteurs immobiliers. Cependant, tout ce qui brille n’est pas forcément de l’or. Si certains s’efforcent de rester propres, les cas d’arnaque sont légion dans le secteur.

Des hommes d’affaires aux religieux, des chefs d’entreprise aux hommes politiques, on en voit de toutes les couleurs dans le milieu du foncier. Il est devenu l’objet de toutes les convoitises. Lors du 31e Congrès des Notaires d’Afrique, le président de la République, Macky Sall, faisait une révélation qui en disait long sur le sujet. « Plus de 90% des alertes que je reçois au quotidien sur les risques de conflit viennent du foncier. Le tout dans un environnement national, continental, voire mondial de plus en plus numérisé », avait-il déclaré. Malgré cette alerte, les arnaques et autres alertes, le secteur reste très touché par les arnaques.

Pour Malick Fall, promoteur immobilier, cette situation s’explique en grande partie par la libéralisation du secteur qui n’a pas été encadrée. En effet, analyse-t-il, au début, il n’y avait que la Sicap etla Sn Hlm qui géraient tout ce qui était relatif au foncier, mais depuis que les promoteurs privés ont commencé à investir dans le secteur, ça va dans tous les sens. «Même si au début des années 2000, il y a eu des promoteurs privés très formels, l’Etat du Sénégal n’a pas bien encadré le secteur. Aujourd’hui, chacun peut se considérer comme promoteur immobilier. Il suffit d’avoir son lopin de terrain, le lotir et le mettre en vente. Même les autorisations de lotir sont désormais faciles à obtenir», diagnostique-t-il.

TITRE FONCIER, ESPECE RARE

Selon Ahmed Fall, promoteur privé, aujourd’hui dans les nouvelles zones comme Keur Ndiaye Lô, Ndiakhirate ou Lac Rose, la plupart des terrains qui sont vendus ne sont pas en titre foncier. Selon lui, cela s’explique par l’anarchie qui règne dans le secteur. « Certains ont acheté des champs. Par divers canaux, ils se sont arrangés pour décrocher une délibération de leur municipalité. Souvent, ce n’est même pas approuvé par le Préfet. A part les entreprises privées, presque tous ceux qui vendent des terrains vendent des papiers de délibérations. Rares sont ceux qui ont même un bail. Si vous allez au tribunal, la plupart des cas ont un lien avec le foncier. Les arnaques sont monnaie courante », révèlet-il. Aujourd’hui, souligne-t-il, la plupart des transactions se font même dans les mairies.

Selon ce notaire qui a requis l’anonymat, aussi incroyable que cela puisse paraître, malgré le boom du foncier, les notaires ne reçoivent plus suffisamment de dossiers à traiter. Mais selon lui, s’il y a autant d’arnaques, c’est parce que les gens ne disposent pas de suffisamment d’informations sur les transactions foncières. « Chaque Sénégalais rêve d’un toit. Mais la vie étant chère, les gens n’hésitent pas à sauter sur les occasions qui se présentent dès que c’est accessible. Dès lors, on ne s’adresse plus au notaire mais à l’huissier de justice. Or, quand il s’agit de foncier, c’est le notaire qui est habilité en premier. C’est lui qui sécurise l’opération, qui fait les vérifications d’usage, le contrôle auprès de la conservation foncière. Il est celui qui doit lever un état de droit réel, dire sitel lot appartient à telle personne, si le bien n’est pas grevé de charges d’hypothèque conventionnelle ou forcée, ce qui est une cause d’indisponibilité du bien. Il doit pousser la vérification, voir s’il n’y a pas d’arriérés d’impôts s’il s’agit d’un terrain bâti », explique-t-il.

LA FNVPI, LE MUR DES LAMENTATIONS

Le fait est assez cocasse, mais il en dit long sur le même niveau d’arnaque qui sévit dans le secteur de l’immobilier. En effet, près de 7 000 personnes flouées dans des transactions foncières ont décidé de se regrouper au sein de la Fédération nationale des victimes de promoteurs immobiliers du Sénégal (Fnvpi). Cette organisation créée en 2015 regroupe des victimes de plusieurs sociétés immobilières. Selon leur responsable, Abdou Guèye, le préjudice est estimé aujourd’hui à 2,5 milliards de F Cfa.

DES VICTIMES RACONTENT LEUR DESARROI

Entre arnaque, vente de terrain sous hypothèque ou appartenant à plusieurs personnes, faits de détournement, les faits sont nombreux. Le plus sûr, c’est qu’ils arrivent à des personnes qui ont, tout au long de leur carrière professionnelle, fait d’importantes économies. Immigrée en Italie depuis le début des années 2000, Ndiathé Ndiaye résidente à la zone de captage a consacré l’essentiel de ses économies au foncier. Entre tontines, économies mensuelles, elle a pu réunir une somme consistante. C’est depuis l’Italie qu’elle fait la connaissance d’un promoteur immobilier. Il lui propose des terrains à Tivaouane Peul. «Pour être sure de mon investissement, je lui ai proposé d’attendre que je vienne au Sénégal pour finaliser. C’est ainsi je suis arrivé au mois de décembre 2015 pour finaliser », se souvient-elle. A raison de 3 millions de francs cfa le terrain, elle en achète 5. « Il était convenu que je lui donne les dix millions, les cinq restants, je devais les étaler sur plusieurs mois. Mais quand j’ai voulu clôturer les terrains, on m’a demandé de me rapprocher de la mairie pour les autorisations. A ma grande surprise, on me dit que les mêmes terrains avaient récemment bénéficié d’une autorisation de construire », explique t-il. C’est alors que démarre une affaire qui dure jusqu’à présent. « Quand j’ai appelé le gars, il a commencé à tergiverser. Je suis allée le trouver chez lui. Il me racontait des incohérences. J’ai déposé une plainte à la Police », se souvient elle. C’est là-bas qu’elle perdra espoir.

A la Police, dès qu’elle a prononcé le nom de son promoteur, le commissaire lui sort une pile de documents, toutes des plaintes contre la même personne pour les mêmes faits. Depuis près de dix ans, la pauvre dame court toujours derrière cette affaire. «Il a été arrêté depuis plus de trois ans, mais ça ne m’intéresse pas. Ce qui est important pour moi, c’est que je retrouve mes fonds. C’est le sacrifice de toute une vie. Je ne peux pas me permettre de laisser passer cela », dit-elle avec amertume. Entre allers et retours au tribunal, elle ne peut plus se concentrer sur son travail. Elle a donc été obligée de prendre un avocat. « J’ai payé beaucoup d’argent, mais c’est comme si la justice ne voulait pas tirer cette affaire au clair », regrette-t-elle. Ass Diagne lui, a vécu à peu près le même scénario. Mais si Ndiathé a pu porter plainte, Ass lui a été contraint de négocier sous la pression familiale. « C’est un cousin avec qui j’ai grandi qui m’a roulé dans la farine. J’avoue que j’étais très prudent sur mes affaires, mais comme c’était un proche, je n’avais pas de doute », dit-il.

Dans le détail, dit-il, le terrain en question est à Keur Massar, d’après la victime. « Il m’a dit qu’il était possible de donner les 50%, le reste par tranches. C’est ce qui me convenait. J’ai versé plus de 60%. Mais quand je suis rentré juste avant le début de la Covid, j’ai voulu commencer une partie des travaux. Hélas ! Le terrain n’avait jamais existé. J’ai voulu porter plainte, mais sous la pression des parents, j’ai finalement décidé de laisser tomber », dit-il. En échange, révèle-t-il, son cousin devait le rembourser petit à petit, selon un montant à définir. Mais depuis lors, aucun centime ne lui est encore parvenu.