Dans l’univers des mendiants : quand le coronavirus infecte la charité




La mendicité, c’est leur gagne-pain. Des mendiants racontent leur quotidien fait, depuis l’apparition du coronavirus, de baisse de revenus, et parfois même de journée presque bredouille. Reportage dans l’univers des mendiants infectés par le virus de la précarité.

Dans un gobelet, quelques pièces sont éparpillées, habillée d’un boubou traditionnel, cette malienne de 60 ans souligne avoir patienté des heures avant de pouvoir bénéficier de sa première pièce de la journée. Assise sur une natte à l’arrêt de bus de Fass Mbao, elle attend, sans dire un mot, de potentiels donateurs. Quantité de jambes défilent sous ses yeux, rares sont celles qui s’arrêtent. Elle baisse la tête en guise de reconnaissance pour ceux qui déposent une pièce et leur formule une litanie de bénédictions, à partir de sa langue maternelle. Dans un wolof à peine compréhensible, elle continue à solliciter la charité d’âme des passants. «Dès que j’ai assez d’argent, je rentre», souffle t-elle à une de ses collègues d’infortune venue s’installer à ses cotés. Cette dernière manie mieux la langue wolof et parvient plus facilement à attirer l’attention des passants. Elles quémandent avec humour et dépassement. Malgré la misère qu’elles partagent, les deux compagnons bavardent, sourient, rigolent et rient même parfois de toutes leurs dents.

Arrivée au Sénégal en 2018, ces ressortissantes du Mali font la manche à des horaires bien choisis. «Depuis que le coronavirus s’est installé, faire la manche marche au ralenti. Je parviens à difficilement récolter 1000 F par jour. C’est à peine de quoi manger », dit-elle. « Le Sénégalais est en général généreux et aime partager, mais les temps sont durs avec les conséquences de la pandémie », explique l’autre. Un peu plus loin, Coulibaly, 63 ans, a installé ses quartiers dans cette partie de la banlieue dakaroise. Il a fui son pays, la Guinée-Bissau, il y a de cela quatre ans. Atteint de cécité, il débarque dans un pays sans aucune attache, si ce n’est celle d’un compatriote qui parvient difficilement joindre les deux bouts. Il dit s’être résigné à mendier. Il est toujours accompagné de son épouse Fatima, de 20 ans sa cadette. «Il y a beaucoup de dangers sur la route, je ne peux pas rester seul», dit-il. La jeune femme sourit. Le couple vit dans une petite chambre louée dans Fass-Mbao. Dès l’aurore, il est actif. Le couple fréquente essentiellement l’axe Mbao – Pkine. Il s’arrête dans les différents arrêts de bus qui longe ce trajet, à la conquête du minimum pour faire face aux dépenses quotidiennes de la vie. Ici aussi, on déplore fortement les conséquences économiques du coronavirus. «Il est difficile de réunir la somme de 1000 F par jour. Une somme pourtant dérisoire en temps normal», assure Coulibaly.

Divers profils, différentes histoires

C’est à la suite des difficultés de la vie que Famara dit s’être retrouvé à la rue. Il cible les bus et autres voitures de transport pour avoir sa pitance quotidienne : «c’est quand même pas facile à assumer», avoue-t-il. La situation s’est d’autant plus corsée depuis quelques mois. Les donateurs se font rares, relève t-il. Cette manche ponctuelle est aussi celle de Sanatou, 57 ans. Elle est installée depuis quatre ans au Sénégal. Cette mère de famille d’origine Guinéenne est assise devant la route nationale, à Pikine pour réunir les pièces qui lui manquent pour acheter de quoi manger. Une fois la somme acquise, elle rentre squatter une maison en chantier où elle vit. La mendicité n’est pas une fierté. «Comme tout le monde, je préférerais travailler, mais j’arrive pas à trouver», se justifie-t-elle, résignée. La quinquagénaire est formelle : «il arrive des jours où je rentre bredouille. Je vends alors les présents reçus en nature : biscuits, bougies, colas, pour acheter de quoi manger», souligne t-elle.

Visage creux, démarche chancelante, respiration difficile, Samba 43 ans, ne cherche pas à déguiser les raisons qui le poussent à mendier. Tous les jours, il fait le tour des arrêts de bus de banlieue, raconte aux voyageurs qu’il s’est retrouvé au chômage à cause de problèmes de santé, qu’il lui faut un peu de monnaie pour prendre en charge sa progéniture… Un speech travaillé, balancé de façon quasi mécanique sur un ton suppliant. Malgré des troubles de mémoire et d’élocution, son propos reste intelligible et cohérent. «Je prie ardemment pour le départ du coronavirus, cette saleté touche toutes les franges de la société», se désole t-il. Mais la discussion est sans cesse entrecoupée des spasmes nerveux. Soudainement, ses paupières se ferment, son corps se recroqueville et un filet de bave coule de sa bouche. Après une absence de quelques secondes, il retrouve ses esprits. Il reprend le fil de la conversation. « Avant, je durais dehors que trois heures pour disposer de quoi nourrir ma famille. Maintenant, depuis quatre mois, je mets parfois le double», déplore t-il. Sa religion est faite : «c’est le coronavirus qui ralentit tout». 

Oumar BA