Le business lucratif des motos-taxis « Jakarta » à Diourbel




Normes de travail, solidarité et entraide sont les principaux défis relevés par les conducteurs de motos-taxis dites «Jakarta» de Diourbel. Aujourd’hui, leur activité attire des hommes d’affaires, des politiques, des associations… qui tentent de tirer leur épingle du jeu. Mais l’entité communale qui regroupe ces conducteurs tient toujours le guidon.

Accident, trafic de drogue, agression, anarchie et imprudence sur la route, c’est le tableau noir que dépeignent certains Sénégalais en parlant des conducteurs de motos-taxis dits «Jakarta». À Diourbel, la réalité est tout autre. Depuis avril 2015, le Regroupement communal des conducteurs de motos-taxis «Jakarta» a été créé pour rendre plus rentable le travail de ces conducteurs. «Actuellement, nous sommes 600 conducteurs de motos-taxis dans le groupement communal sans compter ceux qui ne détiennent pas notre carte de membre. Nous versons plus de 30.000 FCfa pour avoir la carte à grise à la mairie. Chaque mois, nous sommes assujettis à la taxe municipale de 2000 FCfa», informe le président du regroupement, Ndiassé Faye. Du côté de la municipalité et de ses services fiscaux, difficile d’avoir le chiffre annuel de la contribution des conducteurs de moto «Jakarta» en taxes municipales. Certains expliquent qu’ils n’ont pas une rubrique dédiée aux recettes spécifiques du transport des motos.

Toujours est-il que la conduite des motos «Jakarta» obéit à certaines normes dans la capitale du Baol. Même les arrêts sont organisés. De manière consensuelle, ces conducteurs ont établi des normes telles que la distance qui sépare deux arrêts qui doit au moins être de 500 mètres. Il est également interdit de prendre un passager à une certaine distance d’un arrêt sous peine d’amende de 100 FCfa à verser à l’arrêt qui a subi le maraudage.

À l’arrêt «Noble» se trouvant à l’intersection de la rue Diadji Ba et de celle qui va de la gare des taxis urbains, la première condition d’adhésion est la propreté de la moto et du conducteur, d’où le nom noble. Ndiassé Faye, président départemental et communal des conducteurs, tient le manifeste de transport et organise les départs tout en ajoutant les nouveaux venus qui se signalent comme le font les transporteurs dans les gares routières. «À notre dernier recensement, nous comptons 85 arrêts dans la commune. Ce chiffre est à mettre à jour parce qu’il date de plus de six mois. Chaque arrêt nomme son président dont le rôle est de veiller au respect des accords de travail, de porter les revendications de ses collègues», informe-t-il.

Ici, certains arrêts de motos «Jakarta» sont des abris en zinc, d’autres en bâche pour se protéger contre la chaleur. Ces gares urbaines de motos-taxis ont des noms empruntés des quartiers dans lesquels ils sont implantés (Keur Yelli, Baye Laye, Sessène, etc.) ou encore des services et lieux publics devant lesquels elles sont implantées (Perception, Artisanat, Keur Ngaindé, Ltab, etc.). Parfois, c’est la philosophie qu’incarnent ces «Jakartamen» qui renvoie au lieu de stationnement. C’est le cas des arrêts «Noble», «Gueum sa bop», etc.

Un véritable business

Au-delà des conducteurs, la conduite de moto «Jakarta» constitue un véritable business autour duquel gravitent hommes d’affaires, hommes politiques, associations à but lucratif, commerçants et une pléthore de fonctionnaires. Ils sont les principaux fournisseurs de motos. Trois types de collaborations lient les conducteurs aux créanciers dans la capitale du Baol. Certains comme le Groupement d’intérêt économique (Gie), Sen Baol de «Keur Djiguen gni» achètent la moto à 375.000 FCfa, s’acquittent des obligations administratives et mettent à la disposition du conducteur un permis de conduire et une carte de couverture maladie universel (Cmu). Au bout de sept mois, le conducteur devient propriétaire de la moto après un remboursement de 2000 FCfa/j durant les sept mois. Selon l’administrateur de ce Gie, Fadel Fall, ils ont signé un contrat avec 35 jeunes de Diourbel à l’heure actuelle. D’autres passent un contrat de travail avec une rémunération mensuelle. Enfin, arrivent ceux des prêts à rembourser sur la base d’un accord avec le prêteur à une date échue. Pour ce qui est des hommes politiques, ils s’activent dans le transport des motos pour avoir un gain politique. En octroyant des motos, ils se disent créateurs d’emplois et attirent ainsi des jeunes militants. Chaque fois qu’ils ont une cérémonie, ils ont droit à un accueil et un cortège de motos «Jakarta».

Conscient de la précarité de leur activité, les conducteurs cherchent à s’organiser pour plus de rentabilité. Dans la plupart des arrêts, il existe une caisse de solidarité. Les membres cotisent 100 FCfa par jour. Cet argent sert à prendre en charge les premiers soins en cas d’accident. Il permet également de venir en aide à un des membres en cas de besoin. «Nous sommes 15 «Jakartamen» et nous donnons des cotisations quotidiennes. Nous rassemblons 1500 FCfa par jour, présentement nous avons plus de 100 000 FCfa en caisse. Cela nous permet d’assister avec efficacité nos membres s’ils sont confrontés à des problèmes de carburant, de paiement de contravention. Nous prenons aussi en charge les premiers soins de tout membre en cas d’accident», souligne Amadou Ndiaye, président de l’arrêt «Verdure» en référence au Théâtre de verdure où ils élu leur siège. De l’avis d’Aboubacar Diouf, trésorier général du regroupement communal des motos «Jakarta», presque tous les arrêts ont leur caisse de solidarité, en plus de celle de la grande association dont il est l’argentier.

Le défi de l’immatriculation

Le manque d’encadrement rigoureux dans le transport des motos «Jakarta» constitue un bémol dans cette activité. L’immatriculation qui permet d’identifier les véritables conducteurs est le désir de tous. «Nous avons discuté et retenu avec les autorités d’avoir des plaques d’immatriculation communale, des permis de conduire. Mais aussi d’interdire aux mineurs de pratiquer l’activité, cela nous évitera l’infiltration que nous subissons de tout bord. Aujourd’hui, tout détenteur de moto « Jakarta » peut s’adonner au transport. Raison pour laquelle, nous sommes presque cités dans tous les méfaits», déplore le responsable des conducteurs, M. Faye. Cette identification est plus que nécessaire car la plupart des délinquants se réclament conducteurs de motos «Jakarta». «Une fois alpagués, les trafiquants se présentent comme des « Jakartamen ». Au-delà de faciliter le déplacement, les motos « Jakarta » sont aussi un moyen d’échapper aux lourdes peines», renseigne M. Fall.