Les hommes vus par les femmes : Le sombre tableau du sexe « mâle »




Après le « Regard des hommes sur les femmes », la seconde partie de cette série de deux épisodes que Le Soleil consacre aux stéréotypes et à l’imaginaire que chaque genre porte sur l’autre, nous vous proposons une enquête sur « les hommes vus par les femmes », suivie de l’éclairage du sociologue Ousmane Bâ.

Amères ou modérées, elles sont nombreuses à fustiger le comportement de certains hommes qu’elles assimilent à « des violeurs, des violents et des fainéants », d’où une très grande méfiance à leur égard. Les hommes seraient-ils devenus une nouvelle menace ?

  • Par Demba DIENG et Assane FALL (avec Sidy DIOP)

Si les femmes devaient peindre un tableau intitulé « Les hommes », le trait serait particulièrement grossi. Et il faudrait une noria de pinceaux pour fixer le caractère protéiforme du sexe mâle. « La femme a fait expulser l’homme du Paradis, mais le coupable c’est l’homme », raille Massamba, enseignant à la langue exubérante et au sens aiguisé de la formule. Sur les réseaux sociaux où s’agitent des « féministes décomplexées », le sort des hommes est plié depuis fort longtemps : « violeurs, infidèles, menteurs, pingres, violents ». Le tableau n’est pas très gai et les mots pour le décrire sont d’une violence inouïe. « La nouvelle pratique de certains hommes est de se faire accepter comme ami par des femmes sur les réseaux sociaux et de leur demander de l’argent. Où allons-nous si ce sont maintenant les hommes qui demandent de l’argent aux femmes ? », s’emporte Sophia, technicienne de maintenance industrielle. Ndella Madior Diouf, connue pour ses saillies contre les hommes, est caustique : « Beaucoup d’hommes ne cherchent pas une femme mais une bonne. Ils veulent que la femme fasse tout pour eux. Ils ne veulent même pas que leur bonne leur serve à manger ». Elle revient à la charge au cours d’une émission à la Tfm : « Ton père et ta mère te mettent au monde, t’éduquent, investissent sur tes études et, un beau jour, un homme se présente pour changer ton nom et te transformer en bonne. C’est quoi le mariage dans ce cas ? » Son conseil aux jeunes filles : « Étudiez, battez-vous pour assurer votre autonomie financière. »

Fieffés menteurs

Arame, 28 ans, et Aïcha, 25 ans, sont des jeunes femmes bien dans leur peau. Belles, plutôt raffinées, elles jurent qu’elles ne se laisseront plus prendre. Toutes les deux sont divorcées malgré leur jeune âge. « Les hommes sont mauvais et nous poussent à être mauvaises. Quand on a la malchance de tomber sur certains, on a envie de se débarrasser de son cœur et, à la place, de planter un couteau aiguisé et de dépecer (sic) les malheureux qui auront le toupet de s’approcher », fulmine Arame. Étudiante dans une école de formation réputée de la place, elle fait la connaissance de son futur mari lors d’une fête organisée par une de ses amis. « C’est le genre de mec sûr de lui, qui s’exprime bien et te met tout de suite en confiance », explique-t-elle. Monsieur, beau comme Adonis, roule en 4×4, s’habille super bien et ne lésine pas sur les moyens pour lui faire plaisir. De quoi faire tourner la tête d’une jeune fille de 24 ans en quête du grand amour. Au bout de quelques mois, l’homme, qui dit être un transitaire renommé, s’invite chez Arame, clame son amour pour leur fille à ses parents et étale ses intentions : il voudrait épouser sa dulcinée le plus rapidement. En prime, il promet de prendre entièrement en charge les études de la fille et lui assure une place de choix dans sa société de transit. Les parents sont sous le charme de ce jeune au phrasé si rassurant. Le mariage est alors scellé dans une stricte intimité, sur demande du mari. Mais les ennuis commencent dès la fin de la lune de miel. Toute la vie du jeune homme était fausse. Les parents venus demander la main de la fille était fausses, sa société de transit également fausse. Les arriérées de mensualités s’accumulent à l’école. Le mari faisait en fait la bamboula avec les revenus des biens immobiliers qu’un de ses amis vivant à l’étranger lui avait confié. Alerté par le train de vie de son homme de confiance, l’ami en question débarque à Dakar sans s’annoncer et le dessaisit de son patrimoine. Finalement, le rêve d’Arame s’éparpille comme un château de sable balayé par les vents océans. Elle demande le divorce. « Comment voulez-vous que je fasse confiance maintenant à un homme ? », lance Arame.

Aïcha, quant à elle, s’est mariée très tôt, à 20 ans. Elle venait juste de décrocher son bac. Son mari, beaucoup plus âgée qu’elle et ami de sa famille, grand baratineur, a promis mille et une choses sans jamais en réaliser la moindre. « Il mentait comme il respirait et s’était permis de prendre une autre épouse six mois après notre mariage », soutient-elle.

Gros libidineux

Le vent chaud qui souffle sur Dakar propage la poussière un peu partout. Au rond-point Liberté VI, la silhouette frêle d’Aïda Deh repose un banc en bois raccommodé. «Vous cherchez une bonne ? », nous interroge-t-elle. Foulard sur la tête, cure-dent en bouche, la jeune femme est convaincue que « Dieu a créé l’homme et la femme pour s’accoupler et s’entraider », mais regrette que les liens entre les deux sexes s’adossent de plus en plus à des intérêts particuliers et basculent souvent dans la violence. « Nous sommes aujourd’hui les victimes de violeurs et de malfaiteurs sans pitié qui rodent partout », soupire-t-elle.

Vêtue d’une robe noire moulante qui met en valeur ses formes, le coude posé sur la table d’une vendeuse de beignets, Soukeyna parle d’une relation pervertie par des désirs sexuels parfois inavoués au départ. « Tu peux entamer une vie amoureuse avec un homme. La première semaine, il joue au galant, à l’attentionné. Il suffit d’être seule avec lui pour qu’il sollicite des faveurs sexuelles. Il y a des garçons mauvais, si tu leur tiens tête, ils te tournent le dos pour de bon ». Aminata Kanté, divorcée et mère de deux enfants, met en garde : « Il faut que les filles fassent attention à cette race d’hommes qui ne font rien gratuitement. Parfois, tu demandes un service à un homme, il te demande ce que tu feras pour lui en retour. Un jour, j’ai été témoin d’une scène où une femme mendiante a interpellé un monsieur pour 50 FCfa afin d’acheter une tasse de café. Ce dernier lui a signifié que tout geste a un coût », se désole Amina. À l’en croire, l’homme doit faire preuve de galanterie et soutenir la femme en cas de besoin sans contrepartie. Sa voisine Anta raconte cette anecdote : « Dans des moments difficiles, j’ai sollicité un ami au téléphone. Après avoir accepté, il m’a lancé : « et après lo meun si man » (que pourras-tu faire pour moi en retour) ? »

Méfiance, méfiance…

Sous une tente dressée à quelques mètres de la passerelle d’Ouest-Foire, Yaye Amy discute avec trois ouvriers qui travaillent juste à côté. C’est l’heure de la pause et la vendeuse de pains s’apprête à regagner Yoff Ndeungagne après avoir écoulé ses provisions de la journée. Le sourire facile et le ton railleur, l’expérience de la dame lui permet d’aborder aisément la question. « Je suis âgée de 59 ans. Je me suis mariée à l’âge de 19 ans. Mon mari a toujours été un père, un ami. Une relation de paix est basée sur une bonne éducation. Et les jeunes d’aujourd’hui en manquent énormément. Les jeunes filles sont dans la défiance. C’est ce qui provoque la violence », explique cette mère de six enfants. À son avis, les parents doivent davantage insister sur l’éducation de leurs chérubins. « Une fille ne doit pas considérer un homme comme sa vache laitière, l’homme non plus ne doit pas privilégier ses besoins libidinaux. Il faut en revenir au concept « Sama Thiamign, sama jigen » (frère et sœur). Et les rapports ne s’en porteront que mieux », insiste-t-elle. Aïda et Oumy, sacs en main, font le pied de grue à l’arrêt du bus. Emmitouflée dans une robe grise, la première décrit une relation de plus en plus violente. La faute à qui ? « Les hommes agressent, violent et tuent. Qu’elle soit une petite amie, une conjointe ou une simple voisine, aucune femme n’est épargnée. On dirait qu’ils perdent de plus en plus de considération à notre égard », soutient Aïda. Oumy embouche la même trompette : « Les hommes valeureux et galants existent toujours, mais les violeurs violents sont de plus en plus nombreux. C’est pourquoi j’essaie de rentrer tôt chez moi et j’évite de faire de l’auto-stop ou d’accepter des rendez-vous avec des inconnus. Sur les réseaux sociaux, on entend tous les jours des cas de viol et de meurtre qui visent les femmes. C’est terrible », dit-elle furtivement pour mettre fin à la conversation et embarquer dans l’un des bus de la ligne 25.

ECLAIRAGE

Ousmane Bâ, Sociologue : « Les rapports entre les deux sexes seront de plus en plus tendus »

Le sociologue Ousmane Ba estime que les rapports entre les hommes et les femmes seront de plus en plus tendus.

Quels rapports doivent lier l’homme et la femme ?

Les hommes vus par les femmes : Le sombre tableau du sexe « mâle »

Les rapports devant lier l’homme et la femme sont d’abord des relations humaines et sociales parce que tout simplement l’homme et la femme sont appelés à vivre en groupe social, donc à vivre en société. Les relations sociales sont importantes pour le bon vivre ensemble qui détermine un certain nombre de statuts et la distribution des rôles : la femme peut être cheffe de ménage, l’homme aussi peut l’être. L’homme et la femme doivent normalement être liés par des relations humaines, sociales et de bon voisinage.

Ces relations sociales ne sont-elles pas de plus en plus tendues ?

Les relations en tant que telles ne sont pas tendues, mais ce sont les textes qui régissent les normes sociales, les lois et les valeurs qui créent  des rapports conflictuels. Par exemple, aujourd’hui, dans la société sénégalaise, nous avons l’impression que nous sommes dans une société patriarcale, autrement dit le pouvoir est dédié à l’homme. Cela veut donc dire qu’il est le chef de la famille et que la femme est sous l’autorité du mari. Il y a cet esprit phallocratique qui consiste à vouloir dominer l’autre sexe. Mais aujourd’hui, les femmes ont une certaine maturité. Depuis 1960, elles ont commencé à s’engager dans des mouvements de lutte à travers « Yeewu Yeewi » et consorts. Cette prise de conscience s’est accentuée au début des années 2000. Ce sont des rapports vraiment heurtés, conflictuels, du point de vue idéologique. Chacun des acteurs veut prédominer l’autre dans la vie sociale. Et cela aboutit fondamentalement à des conflits. Par rapport à la religion, nous sommes constitués de musulmans et de chrétiens. Cela veut dire que nous sommes une société religieuse et le problème fondamental est que nous ne sommes pas un État islamique, mais un État jacobin qui prend en charge les appartenances identitaires des individus. À partir de ce moment, l’État est au-dessus de la religion car les instances de décision ne sont pas fondées sur les règles et croyances religieuses, c’est l’esprit républicain.

Ces tensions et heurts que vous décrivez ne sont-ils pas nés de désirs d’émancipation ?      

Cela dépend de ce qu’on appelle émancipation de la femme. Si cette émancipation est une question qui ne dépend pas de notre propre réalité, de nos valeurs culturelles, mais d’un élément qui nous vient du dehors, comme disait Georges Balandier, à partir de ce moment, il faut se poser la question du comment peut-on juguler, négocier ou associer le rapport entre les attitudes qui nous viennent du dehors et nos propres réalités. Partant de là, nous pouvons dire que le concept ou le forcing d’émancipation ne peut pas marcher dans certaines contrées de notre société que sont les foyers religieux. Ces phénomènes comme la parité n’ont pas été préparés à la base par des sensibilisations. Ce sont des choses qu’on a voulu acclimater, à l’instar du greffage. Ce qui conduit à un rejet par la majeure partie de la population.

Certaines femmes déplorent des agissements souvent basés sur l’acte sexuel, faisant notamment allusion aux cas de viol. Comment comprenez-vous cette méfiance ?

Cela dépend des générations. Je ne pense pas que les relations soient exclusivement basées sur le sexe même si celles que vous avez interrogées peuvent s’appuyer sur des expériences particulières. Mais réduire au viol les relations entre l’homme et la femme est une vision simpliste. Ils sont appelés à vivre ensemble, à partir de ce moment, il est intéressant de comparer les modes d’éducation, du passé et ceux d’aujourd’hui, afin de savoir quels sont les contenus.

Comment voyez-vous ces rapports dans les dix prochaines années ?

D’ici 10 ou 20 ans, les rapports seront très chauds parce que tout simplement aujourd’hui, les femmes essaient de damer le pion aux hommes. Elles sont les meilleures dans les concours et les écoles doctorales.

NOTRE MOT

Le triomphe des femmes

La poussée féministe a fait basculer nombre de bastions. Avec le certificat de mariage, le Code de la famille et une solide formation, elles ont décrété que ce troisième millénaire sera celui de la femme triomphante. Aujourd’hui, les femmes ne se contentent plus de la simple reconnaissance. Elles s’imposent. Elles se proclament supérieures aux hommes : « Jiggenñi ño ko yor », reprennent-elles en chœur. Le concept de « jigeen bu man goor » a fini de faire florès. La masculinisation à outrance de la société a cédé la place à une féminisation forcée. L’indépendance économique et l’inexorable progression des femmes à l’intérieur du monde du travail ont bouleversé les modes de dépendance anciens. Nous sommes entrés dans le siècle de l’égalité et du partage, de l’indifférenciation des sexes.

Curieusement, le combat féministe a permis à l’homme de se réajuster, d’évoluer sensiblement pour faire de l’espace familial un havre de paix, un espace de dialogue, de solidarité et d’échange. L’homme ne rechigne plus à jouer au papa maternant, prenant sa part de la routine quotidienne, se retroussant les manches et s’employant avec zèle à coller à l’image de l’homme idéal à la maison. Que ne ferait-on pas pour vivre en paix ! C’est l’ère du papa maternant ou papa poule, de la femme triomphante et « dure ». Elle a trinqué durant des siècles et tient vaille que vaille à faire payer ses bourreaux d’hier. C’est joli l’amour ! Ce qu’elle veut dorénavant, ce n’est plus un « bon » mari, au sens fourre-tout du terme. « Trop bon, trop con », sert-on entre femmes « modernes ». Une brillante intellectuelle sénégalaise, sociologue de surcroît, s’étonnait que les hommes halpulaar refusent de cuisiner chez eux alors que nombre d’entre eux exercent la fonction dans les hôtels et restaurants de la place.

La « guerre des sexes » prend une tournure tout à l’avantage des femmes. Ils ont voulu de ce papy « couveur » et maintenant qu’il est à portée de main, elles s’en détournent. Elles veulent plus encore. « À ce rythme », confie un ami, « nous aurons bientôt des hommes en jupettes courtes et dessous en dentelles ». Le nouvel homme voulu et attendu par la gent féminine doit être viril comme un acteur de film pour adultes et prêt à dégainer au moindre claquement de doigts de son insatiable moitié. Il doit être aussi doté d’une bonne situation professionnelle, être sensible, élégant et assurer une protection sans machisme. Il doit, en outre, avoir un cœur ouvert comme un bouquin à l’eau de rose et prompt à s’émouvoir des malheurs de sa partenaire. Il doit écouter, deviner ses moindres désirs, être plus fort sans le faire sentir. Bref, une force qui se gave de faiblesses. Si vous avez le profil, faîtes-vous signaler…

Le pire, pour l’homme, c’est que ce sont les bases même de son pouvoir qui l’ont lâché en premier. Hier chef incontesté de la cellule familiale, son autorité est aujourd’hui bousculée par une évolution sociale qui donne de plus en plus le bon rôle à la femme. La multiplication des divorces a consacré l’avènement de nouveaux chefs de famille en jupes longues et en pagnes traditionnelles. La femme a appris à élever seule ses enfants, à faire face aux tracas quotidiens du foyer. Elle s’est rendu compte qu’elle était capable, parfois même avec plus de bonheur, d’assumer le rôle de chef de famille.




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