Railleries, préjugés, stigmatisation : l’enfer des efféminés




Il était de notoriété publique que le roi Henry III avait le goût de la toilette féminine ; certains allant même jusqu’à le soupçonner d’homosexualité bien qu’il se soit épris de maîtresses. Contrairement à ce souverain français du 16ème siècle, le style et la manière d’être de certains hommes aux airs féminins ne relèvent pas de l’excentricité. Ils sont frappés du sort de l’efféminement. Leur existence sociale en pâtit.

Par Serigne Mansour Sy CISSÉ et Alassane Aliou Fèré MBAYE

Le verbe chiqué, la démarche presque flasque et la toilette élégante, Mamadou s’en va rejoindre ses vieux amis à l’ombre d’un feuillage bien épais. Il vient tous les soirs dans ce coin paisible de Sacré-Cœur où les regards intrigués, railleurs, étincelants de haine et de questionnements ne l’émeuvent plus. Le dandy, un banquier frisant la quarantaine, est habitué aux quolibets depuis sa tendre jeunesse : « jank bi » (jeune fille), Kiné Lam, Soda Mama…« Cela a toujours été ainsi. Nous, ses amis de longue date, savons qu’il en souffre même s’il affecte l’insensibilité. Mais, il n’est pas ce que certains pourraient croire. Il a fondé une belle petite famille », confie son « vieil » ami Baïdy quand les tentatives de pousser Mamadou à la confidence ont été infructueuses bien qu’il ait été, auparavant, disposé à livrer un peu de lui-même. Il ne pipera mot. Sa mine pâle remplie d’amertume en dit long sur son bouillonnement intérieur. La vie de certains hommes aux airs féminins est infernale. En plus des conjectures sur leur orientation sexuelle, ils sont tournés en ridicule par des railleries infamantes. Prosper, lui, a eu plus de mal que Mamadou à s’y faire. « Je ne peux pas changer ma voix encore moins ma physionomie. J’ai du mal admettre toute cette méchanceté à mon endroit », dit-il presque agacé. Le récit de vie de ce célibataire de 36 ans est touchant.

« Ma copine m’a largué car… »

À l’âge de 15 ans, sa défunte mère, meurtrie par le sort réservé à son fils dans son quartier, se résout à l’amener chez sa sœur à Ziguinchor. Espérait-elle ainsi offrir un peu de répit à son rejeton « harcelé » par le voisinage ? Dans cette partie sud du pays, c’est au sein même de sa famille qu’il dit avoir vécu les pires moments de son existence : « Quand je suis arrivé, ma tante m’a bien accueilli et installé dans la chambre de deux de ses enfants. Au bout de quelques temps, ces derniers m’ont demandé de quitter la piaule et de passer désormais la nuit dans le salon sans en parler à leur mère sous le motif que je suis maniéré. Ils m’interdisaient de me joindre à eux quand leurs amis étaient là ». L’intermède de Ziguinchor, où il est resté trois ans, n’a finalement été que le déclencheur d’une révolte qui a longtemps fermenté dans son esprit. De retour à Dakar, Prosper prend véritablement conscience de sa condition à force de souffrir du mépris de son entourage. Seule sa pauvre mère ne l’en accablait pas. À la mort de celle-ci, il s’éclipse, à la quête d’un environnement plus propice à son épanouissement. « Il n’y a pas plus incommodant que ces regards inquisiteurs, ces allusions érotiques sur mon orientation sexuelle. J’ai été persécuté par cette société sénégalaise de plus en plus intolérante. C’est à mon tour de la martyriser en entretenant le doute sur mes désirs charnels. Je n’ai jamais demandé à être ainsi, à parler comme une femme et je ne suis pas obligé de me justifier parce qu’on estime que je suis dépouillé de ma virilité », ajoute-t-il, les nerfs en boule, non sans laisser un indice sur sa vie sentimentale. « Ma copine m’a largué après m’avoir présenté à ses parents. J’ai compris », se limite-t-il à dire, l’esprit en errance, convaincu que le « chiffonné rustre est moins suspecté que l’homme soigneux ».

ROKHY DIAW

« Mon fils était persécuté »

L’évocation de ce fils « particulier » ravive sa douleur. Rokhaya Diaw, mère de quatre enfants, invoque la fatalité chaque fois que le souvenir de son chouchou « persécuté » reflue. Elle est restée une mère amère malgré le temps. « Moussa était un garçon plein de promesses et qui respirait la joie de vivre. Malheureusement, on l’a rendu triste à cause des médisances, des railleries. Les gens ont fait de sa vie un enfer alors qu’il n’est pas responsable de sa morphologie », confie-t-elle, la mémoire encombrée de mauvais souvenirs. Depuis 19 ans, cette septuagénaire n’a plus de nouvelles de son fils ; une absence imputée aux tourments qu’éprouvait ce dernier à cause de l’« attitude indigne » de ses amis et de certains membres de la famille qui l’auraient isolé petit à petit. « J’ai ouï dire que je suis la principale responsable de ses manières efféminées parce que tout simplement je lui faisais faire des tâches dévolues aux femmes. Ma progéniture n’est constituée que de garçons, ils sont tous subi la même éducation et aucun d’entre eux n’a connu le destin de Moussa. C’est la volonté divine. Mais tout le monde ne l’a pas ainsi compris », soutient la bonne dame, convaincue que son fils est parti explorer un « ailleurs » où sa quiétude est moins troublée.

Amuseurs des dames ?

L’imagerie populaire fait de l’efféminé un potentiel pédéraste, quelquefois une « dame » de compagnie qui abhorre la présence des hommes. La littérature traditionnelle est très abondante dans ce registre de l’« étiquette ». « Quand nous étions en classe de terminale, un de nos camarades ne fréquentait que les filles qui se marraient à sa présence avec ses tics de langage et sa démarche engourdie. Les garçons ne le blairaient pas non plus. Mais cela n’avait pas l’air de lui déplaire. Il se vantait, devant nous, du fait que ses frais de scolarité soient pris en charge par son ami que nous n’avons jamais vu. Toujours est-il que nous, les filles, aimions sa compagnie égayante », raconte Kadia, camarade de promotion de ce jeune homme épié qui aimait les mettre en garde contre les Don Juan. Au village de Ouakam, Thierno, la trentaine, est réputé être propret et peu disert avec les hommes. Sa personnalité cultive le mystère ; énigme que semblent percer les bonnes dames du coin avec qui la confidence est plus facile. Elles ne s’ennuient pas non plus de sa présence. « Il est plaisant à écouter même s’il n’aime pas trop qu’on parle de sa vie sentimentale. Il nous fait beaucoup rire. Nous lui témoignons un certain respect malgré sa manière d’être. C’est peut-être cela qui l’attire vers nous », assure mère Sophie quelque peu intriguée par cet « être spécial », objet de commérages.

*Tous les noms ont été changés.

DR OUMOUL KHAÏRY COULIBALY, SOCIOLOGUE

« L’efféminement est socialement considéré comme un vice »

La sociologue, Dr Oumoul Khaïry Coulibaly, explique dans cet entretien la complexité de l’efféminement dans une société qui ne tolère aucun « écart » du genre. Pour elle, la construction de l’identité sexuée se fait à travers un contexte social bien défini.

Le discours sur les efféminés ne reflète-t-il pas le machisme de la société en ce sens qu’une fille « garçon manqué » est moins objet de railleries et de mépris qu’un homme à l’allure féminine ?

Oui ! On peut dire que cette perception traduit un certain machisme de la société, car la construction de l’identité sexuée se fait dans un contexte social spécifique et qui exalte une structure patriarcale dans les rôles et attentes de genre. Ainsi, la porosité de genre est parfois plus favorable aux filles et qu’une fille « garçon manqué » est plus tolérée par la société qu’un garçon efféminé. D’ailleurs, pour la fille, on suppose toujours qu’elle va changer à un certain âge, notamment au début de l’âge adulte et quand elle tombe amoureuse. Toutefois, elle peut être aussi source de railleries, notamment à l’adolescence.

Pour le garçon efféminé, en revanche, la norme du masculin s’impose comme la référence dans notre société. L’adoption de comportements liés aux attributs dits féminins est alors considérée comme une forte transgression de cette norme. Ce qui fait que le garçon efféminé est plus stigmatisé que la fille « garçon manqué ».

Quelles peuvent être les conséquences sur leur vie en communauté ?

La socialisation de genre assigne des rôles, des attitudes et des comportements à la fille et au garçon et les enjoint à s’y conformer. Toute conduite opposée est découragée, voire socialement réprimée. De ce fait, les conséquences sociales sont diverses, pouvant aller de la raillerie au rejet et même la difficulté à se marier en passant par la stigmatisation, la violence, et qui s’inscrivent dans un ordre symbolique déterminé.

Comment la société traditionnelle prenait en charge ces efféminés ? 

L’efféminement est socialement considéré comme un vice et s’oppose, de ce fait, au culte de la virilité, comme caractéristique première de l’apprentissage de la masculinité et de ce qui « fait mâle » chez l’homme et, par ailleurs, le fondement d’une relation conjugale. D’ailleurs, le soupçon d’homosexualité est plus grand chez le garçon, ou un homme, dit efféminé car adoptant des « manières » considérées socialement comme féminines et empêchant une différenciation hiérarchique entre l’homme et la femme.