Reportage I Kandia, les mille et un secrets d’un puits




Mythes et mystères autour d’un puits, tel pourrait être l’intitulé de l’histoire du puits de Kandia, autrement appelé le puits de Dieu, « Allah locolon » (en mandingue). Situé dans le département de Vélingara, cette bourgade peule a une histoire étroitement liée à celle de ce puits qui l’a rendue célèbre.

Oumar FÉDIOR et Demba DIENG (textes) Mbacké BA (photos)

Alors qu’il était en pleine forêt pleine d’animaux sauvages, un chasseur voit son sac contenant son eau se trouer. Le liquide précieux coule. Assoiffé et désespéré au milieu de nulle part, il décide de se reposer sous un figuier sur lequel était accroché un singe. Dès que le primate est descendu de l’arbre, le chien du chasseur l’a suivi. Les deux animaux arrivent à un endroit où ont poussé beaucoup d’herbes entourant un semblant de trous. Le chasseur, qui suivait la scène, aperçoit des fourmis rouges. Dès lors, il se mit à déblayer les herbes et découvre, à sa grande surprise, un puits. C’est ainsi que Ansou Baldé, chef du village de Kandia, raconte l’histoire du puits de Kandia, une source d’eau pleine de mystères.

Dans cette localité, personne n’a le droit de parler ou d’accueillir un étranger sans l’aval du Jarga, nom donné au chef de village. L’équipe du Soleil ne devait donc pas déroger à cette règle. C’est finalement à sa rizière que notre guide du jour le retrouve. Avec beaucoup d’hospitalité, de maîtrise et de générosité, il explique l’histoire de ce puits. Même s’il n’est pas un témoin oculaire, il a noté dans des cahiers toute l’histoire que lui ont racontée ses aînés. « Le puits n’a jamais été creusé », précise-t-il. Les mystères qui enveloppent cette source d’eau appelée « Allah locolon » (le puits de Dieu en mandingue) ne s’arrêtent pas là. En effet, après avoir découvert le puits, le chasseur a informé le roi mandingue du village de Sintian Sourouyel. Ce dernier a demandé à des gens de venir habiter à côté du puits. Mais, d’après le chef de village, d’autres racontent que ce sont plutôt les Baïnouks qui y ont habité en premier. Quoi qu’il en soit, le puits reste plein d’énigmes. L’ayant très tôt compris, les notables ont construit un tata, une sorte de forteresse qui permet de veiller sur ce don de la nature.

Sur place, les reliques de cette ancienne construction sont encore visibles, même si elles sont très souvent envahies par les herbes. Selon le chef de village, il fut un temps où personne n’osait s’approcher du puits après le crépuscule. « Il y avait des bruits bizarres la nuit. C’était quelque chose que les gens n’arrivent toujours pas à expliquer », dit-il. Et les mystères sont nombreux. Par exemple, se souvient Ansou Baldé, une dame du nom de Coumba Djina est une fois tombée dans le puits. Mais c’est comme si quelque chose l’a retenue, l’empêchant de toucher le fond. « Aussi, celles qui n’arrivaient pas à avoir des enfants, on leur organisait le Dimbatoulou avec les femmes en âge de procréation et on leur faisait faire le tour du puits, les laver et leur verser de l’eau. C’est une pratique qui existe toujours d’ailleurs. Les gens viennent de partout pour chercher cette eau. Ce qui est là ne peut disparaître facilement », affirme le Jarga.

Pendant les matches de « navétane », des joutes inter-quartiers connues pour leur aspect mystique, les équipes n’hésitent pas à venir autour du puits pour faire des sacrifices. « Trois jours avant un match, nous venons ici pour faire le tour du puits. Et on s’en sort toujours bien », révèle Moussa Sabaly, un des jeunes du village.

Mais le mysticisme ne s’arrête pas là. Selon les vieux du village réunis sous le grand arbre qui surplombe le puits, à la mare de Kounkané, quand les pêcheurs agitent l’eau, ça résonnait dans le puits. « Même les calebasses que les gens perdaient au cours d’eau, on les retrouvait dans le puits. C’est aussi un puits qui n’a jamais tari. Pendant la grande sécheresse, il était le seul à avoir de l’eau. Les femmes nouvellement mariées, leur premier linge, elles le font à côté du puits et ça porte bonheur », ajoute Ansou Baldé.

Quand Senghor ordonnait sa réfection

À la forme assez particulière, ce puits n’en finit pas de surprendre. Contrairement aux autres puits où le diamètre en profondeur diminue au fil du temps, celui de Kandia, lui, s’agrandit. Selon des témoignages recueillis sur place, au fond, la superficie est même assez large. Selon le Jarga, les « puits ont des yeux ». Ceux de ce puits, dit-il, sont orientés un à Kabendou et l’autre sur le fleuve Gambie. « Quand les gens allaient pêcher et relâchaient les poissons, ils réapparaissaient dans le puits et durant cette période ; et on ne pouvait pas y puiser de l’eau », révèle-t-il.

Si le pourtour intérieur est fait de pierres rouges, à l’extérieur, quelques rangées de briques ont été ajoutées et recouvertes de ciment. Sur un coin, il est mentionné le 29 juillet 1961. C’est la date de sa réfection. Selon le chef de village, lors d’une visite dans la localité, le Président Senghor, ayant trouvé que le puits n’était couvert que par des planches, ordonna au préfet de Vélingara d’y faire des travaux. D’après les confidences recueillies sur place, plusieurs hautes autorités visitent ce puits régulièrement.

Kandia, au royaume des gens têtus 

Ce qui fait la particularité de cette localité, c’est l’unité qui règne entre les habitants, mais aussi et surtout le fort caractère des habitants. Selon le chef de village, c’est d’ailleurs l’histoire du nom du village. « Il y a deux frères venus du Mali qui se sont reposés à un endroit où il y a beaucoup de baobabs. Quelques heures plus tard, un des frères a demandé à reprendre le chemin, l’autre a refusé. Malgré l’insistance de son frère, il s’est entêté à rester. Il lui dit alors en Mandingue « Kandia » qui signifie « tu es têtu », explique le chef de village. Depuis, ce cliché n’a plus jamais quitté la localité. Selon Madou Bâ, un des doyens, les gens de Kandia traînent toujours cette réputation de dur à cuire. « Ce sont des gens très solidaires. Ils savent se mobiliser et parler d’une seule voix. Par exemple, ils sont parmi les premiers à rejoindre le Parti démocratique sénégalais à sa création. Et tout, cela s’est fait de manière presque consensuelle », se souvient-il. À côté du militantisme au Pds, dès les premières années de sa création, il y a aussi la fameuse histoire des « bulletins blancs ». Lors des élections locales de 2009, le seul candidat en lice pour la commune n’en faisait qu’à sa tête, selon le chef de village de Kandia. Avec une forte capacité de mobilisation, lui et ses administrés ont, dès lors, choisi de mettre des bulletins blancs dans les urnes. Au dépouillement, ces votes nuls ont été plus nombreux que les voix obtenus par le candidat. Ainsi, dit Ansou Baldé, une délégation spéciale a été installée.