Reportage/ Manque d’assainissement: «Jaxaay» bat de l’aile




«Jaxaay» n’est pas cette terre de quiétude tant espérée par les sinistrés  déplacés de la banlieue de Dakar entre 2005 et 2007, à cause des inondations. Après les pluies de la semaine dernière, plusieurs maisons sont sous les eaux. La raison : le défaut d’assainissement. C’est pourquoi les populations réclament un bon réseau d’assainissement pour ne plus revivre pareille situation.

Le ciel nuageux fait redouter le pire. L’eau n’est pas considérée comme une bénédiction par les habitants de «Jaxaay», mais telle une source de calvaire, de souffrance. L’origine de tous les maux. Comme en témoigne le visage peiné d’Awa Diallo. À plus de soixante ans, la dame en robe déflorée, le châle sur la tête s’accroupit sur les carreaux. Pelle en main, seau sous les yeux, elle enchaine les charges d’eau, déversées sur les rues par un de ses petits-fils. Depuis plus d’une semaine, une partie de cette famille logeant dans un bâtiment R+1 vit sous les eaux.

Alors qu’on est en pleine observation du travail de nettoyage de la vieille femme, une colocataire, de grande taille, teint clair, yeux rouges cachés derrière des lunettes blanches, arrive en courant. «Vous êtes journaliste. Je vous en prie, venez visiter ma chambre», prie-t-elle, d’un débit rapide. Après quelques difficultés, elle parvient à ouvrir une porte en bois. Les carreaux blancs sont souillés par une eau verdâtre qui refoule à tous les coins à cause de la montée de la nappe phréatique. Les murs sont décrépis, le lit est supporté par huit briques. Ses habits sont négligemment étalés sur la coiffeuse. Sa cohabitation avec les eaux agite ses nuits depuis près d’un mois. C’est un problème d’insalubrité et d’insécurité, selon elle. « L’odeur est nauséabonde,  nos meubles se détériorent de jour en jour. «Jaxaay» est devenu invivable », pleure la dame, main sous le menton, le regard triste.

À l’intérieur de la maison contiguë, deux dames assises dans la cuisine préparent le repas. L’une lave les légumes, l’autre s’occupe d’une calebasse de riz. Elles sont entourées d’une eau verdâtre et puante assaillie par les verres et les moustiques. Les toilettes sont devenues impraticables depuis plus d’une semaine. Les déchets qui surnagent indisposent les narines. Le doigt constamment agité, le père de famille, Serigne Niang, crie son mal être. «Jaxaay est sous les eaux. Depuis 2009, nous passons des hivernages cauchemardesques», déplore-t-il, avant de nous conseiller un tour chez le chef de quartier. Un véritable parcours du combattant, car il faut un peu de gymnastique pour sauter les eaux de pluies mêlées à celles des fosses septiques ou ériger une passerelle avec des briques. En dépit d’une même architecture pour presque toutes les maisons, un autre aspect attire les attentions à «Jaxaay» : toutes les eaux sont déversées sur la voie publique, faute d’assaisonnement. Ce qui est à l’origine de tous les maux, selon le chef de quartier Samba Ndiaye. «Toutes les maisons sont sous les eaux, faute de système d’évacuation. De grâce relayez notre souffrance», supplie-t-il, suant à l’intérieur de son bazin de couleur verte.

La crainte du syndrome de 2005

La population de «Jaxaay» est constituée d’une colonie recasée dans la localité après avoir souffert des inondations en 2005 à Gounass, Niety Mbar, Yeumbeul, Guinaw Rails, Djiddah Thiaroye Kaw, marché Boubess de Guédiawaye, etc. À chaque hivernage, ces citoyens replongent dans ce calvaire. Il leur faut marcher sur des briques pour aller au marché ou à la boutique. En observant les murs décrépis et délabrés, la cour remplie d’eau, la mère de famille d’une soixantaine d’années, Mariama Ndiaye, dit craindre le syndrome de 2005 à Niety Mbar, où les eaux dépassaient la ceinture ou même le ventre de ses enfants. «Dans quelques années, nous allons revivre la même situation si rien n’est fait. Jaxaay n’est pas la terre de repos et de quiétude qu’on espérait», indique-t-elle, assise sur une chaise en face de deux de ses filles. Croisée à l’entrée de «Jaxaay», Astou Bâ invite à visiter aussi sa maison. Chambres et toilettes sont sous les eaux. Une situation qui lui rappelle la souffrance de la saison des pluies de l’année 2005 à Gounass. «C’est le Président Abdoulaye Wade qui nous a recasés à Jaxaay. Depuis son élection, le Président Macky Sall nous a oubliés», regrette-t-elle, amère, yeux rougis. Dans trois à cinq ans, la dame prédit une situation chaotique. «Si rien n’est fait, nous de Jaxaay allons connaître une situation pire que celle de 2005, dans nos localités d’origine», avertit la dame. «Nos rues sont toutes inondées. Des chambres et leurs meubles sont sous les eaux. Nous espérions un meilleur sort», ajoute-t-elle.

En pleine réparation d’une des roues de son vélo, Ibrahima est intéressé par tout sujet relatif aux inondations. Le regard dépité, le jeune homme considère que le quartier est inhabitable. «Chaque année, c’est le même calvaire. Nous vivons dans des conditions difficiles, seuls dans la souffrance», dénonce-t-il. Une vie sous les eaux avec son lot de craintes.

Des familles ont déjà quitté

Monté sur un mur, on constate une grande cour engloutie, des pièces fermées, des câbles électriques sous les eaux. Dans cette maison, les locataires ont tous quitté pour des raisons sécuritaires et hygiéniques. La mère de famille, Maguette Faye a dû louer une chambre au quartier d’à côté. Visage sombre, la voix émue, la dame raconte son calvaire. «Avec des câbles électriques sous les eaux, il n’y avait plus de sécurité. Ainsi nous avons préféré fermer la maison et aller ailleurs», regrette-t-elle. D’autres ont aussi choisi la même option, sortir en attendant la fin de l’hivernage.

Délégué de quartier, Samba Ndiaye fait l’état des lieux. «Il y a plusieurs maisons qui sont complètement sous les eaux. Ainsi, les occupants ont préféré s’en aller», informe-t-il. En maillot rouge et noir et pantalon blanc, Toumani Diallo a déjà pris la décision de quitter le quartier «Jaxaay». Sur place depuis une décennie, il n’en peut plus de ce sempiternel problème. Dès lors, il n’a qu’une idée en tête, partir. Il va falloir d’abord vendre la maison. «C’est décidé. Ensuite, dès la fin de l’hivernage,  je m’en vais. Nous souffrons énormément à cause des problèmes d’inondations. Je vais vendre la maison et aller chercher ailleurs», a  décidé Toumani.

Dans le désarroi, Astou Ndiaye vit dans la cité à contre cœur. Recasée à «Jaxaay» en provenance de Yeumbeul, la dame n’écarte pas l’idée de vendre la maison et d’aller chercher refuge ailleurs. «En venant ici, nous avions cru voir le bout du tunnel. Mais c’est tout à fait le contraire. La situation s’est empirée. Et le régime en place ne nous a pas beaucoup soutenu», déplore-t-elle, sinistrée et dépitée.

Des bâtiments en ruine

«À force de côtoyer les eaux, nos bâtiments sont délabrés», dit Awa Adama Diallo, avant de montrer du doigt des murs lézardés et une toiture menaçante. «À côté de la souffrance des inondations, nous avons peur pour nos bâtiments. La catastrophe risque de se produire», alerte-t-elle. À l’intérieur de la maison de Serigne Niang, les murs délabrés laissent découvrir des fers rouillés. Dans le salon, comme dans les autres chambres, les pièces sont en ruine. « Depuis plus de cinq ans, nous constatons le délabrement de nos bâtiments. C’est une très grosse menace», avertit Serigne Niang.

Défaut d’assainissement

Le défaut d’assainissement est l’un des plus grands maux de «Jaxaay». Dans leurs plaidoyers pour des canalisations, la comparaison avec la cité Apix revient souvent. «Les cités qui nous entourent, à l’instar de la cité Apix, sont pourtant bien loties», constate Ibrahima. Le chef de quartier, Samba Ndiaye, abonde dans le même sens. À son avis, un bon système de canalisation pourrait mettre fin à leur calvaire. «Nous voulons un réseau d’assainissement afin que les eaux ne stagnent plus», revendique-t-il. Une de ses administrées, Adama Awa Diallo fait le même plaidoyer.

CITE APIX
Un exemple d’assainissement réussi
À la cité Apix logée à une dizaine de minutes de «Jaxaay», le ciel ensoleillé darde ses rayons. Une chaleur torride s’est installée. Les rues sont presque désertes à 14 heures, ce samedi 12 septembre. Sur les trottoirs des routes bien tracées, poussent de grands étages carrelés et des chantiers à l’étape du fondement.
Contrairement à «Jaxaay», il n’y a aucune goutte d’eau stagnante. Le sol est sec. Et c’est grâce à un système de canalisation et des égouts sur la chaussée qui facilitent l’évacuation des eaux pluviales. Témoin des fortes précipitations, Mouhamed parle du rôle déterminant de l’assainissement dans la gestion des inondations. «Lors de la pluie du samedi 5 septembre, j’étais sous mon parapluie, en train de vendre tranquillement mon café. Près de cinq minutes après les précipitations, toutes les eaux ont été évacuées», raconte-t-il, montrant du doigt les canaux d’évacuation et les égouts installés juste après le rond-point.
Témoin de la discussion, Amadou Diallo renforce son voisin. Établi dans la cité depuis plusieurs années, le jeune homme, en plein relax devant une boutique, en culotte et maillot, rejette toute idée d’inondations. «Nous avons appris, à travers les médias, que les inondations ont fait des dégâts. Nous rendons grâce à Dieu, tout se passe bien à la cité Apix. Avec le réseau d’assainissement, je ne crois pas que nous puissions avoir ses problèmes», indique-t-il.




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