Rites funéraires chez les Bayotts : à la découverte d’une autre litanie des morts




Chez les Bayotts, le rite funéraire, appelé « kagonor », est l’occasion d’une communion entre les morts et les vivants. Lors de notre séjour en pays bayott, nous avons assisté à cette cérémonie particulière. Plongée dans un univers où la frontière est ténue entre le monde des vivants et celui des morts.

Le village d’Étomé est le point de convergence de toute la communauté bayott ce vendredi 7 août. Situé sur la route d’Oussouye, entre Nyassia et Bafican, le village ne compte que quelques maisons en bordure de la route. L’arrière-plan des premières maisons est constitué de forêts. Nous traversons des fromagers géants, des Tecknona grandis et une diversité d’imposants arbres pour rejoindre Parfait Sagna à la maison mortuaire. De petits groupes se forment çà et là, sous l’ombre des manguiers. D’autres sont retranchés dans espace entouré d’une palissade. On déguste tranquillement le « bounouk », le vin traditionnel. À côté, des femmes chantent et dansent. Pourtant, ce n’est pas un jour de fête. La communauté a perdu un membre. Les intrus sont médusés. Nous sommes mis à l’écart. Tous les regards sont rivés sur nous. Nos masques attirent la curiosité. Nous sommes les malvenus pour quelques jeunes sous l’emprise du « bounouk ». Ils tentent d’influencer l’assistance. Ils intimident l’ordre au reporter photographe de stopper toute prise de vue. « Attendez-moi là, le temps que j’avertisse les sages », nous implore Parfait Sagna, une figure influente de la communauté.

En face de nous, du côté de la cour arrière, il y a un autre monde. Des femmes et des hommes, un bloc compact d’individus, forment un cercle. Au milieu, deux personnes portent un corps allongé sur des planches. Ils tournent en entonnant des cantiques. Ils tournoient et foncent vers la porte arrière pour entrer dans la maison. Sur le seuil, se tiennent un homme et une femme. Avec leur main, ils repoussent le corps. Les porteurs font des tours et détours avant de revenir. Tout le monde est suspendu à cette scène qui pourrait paraître surréaliste pour un étranger. C’est un rituel, chez les Bayotts. C’est le temps fort lors des cérémonies funéraires. « Chez nous, lorsqu’il y a un décès, ceux qui viennent ne demandent pas les causes de la mort. C’est durant ce rituel que ceux qui ont soigné le défunt de son vivant expliquent sa maladie, comment il a été soigné, de quoi il est mort », dévoile Simon Sagna, chef du bois sacré d’Étomé. Les intrus s’éloignent de la maison mortuaire pour s’isoler à l’ombre des fromagers et des tecks dont les branches forment une voûte au-dessus de nos têtes. C’est dans ce coin que nous, les reporters, poursuivrons l’incursion au sein des peuples de la forêt. Les autres, deux sages qui nous rejoignent, confirment que le « boutagor » n’est pas un interrogatoire des morts comme cela se fait dans les autres groupes ethniques en basse Casamance, comme chez les Mancagnes et les Manjacks ou encore les Balantes. Ce rite funéraire est atypique dans les villages de Nyassia, Étomé, Boffa-Bayott, dans le Kagueré et dans l’Éhein. « Cette cérémonie s’appelle « boutagor » chez les Bayotts. Nous faisons des éloges au mort, on rappelle ses qualités, comment il a été soigné. Cela permet à ceux qui ne connaissent pas le défunt d’en savoir plus sur lui. Chez les Bayotts, il est formellement interdit de demander les causes du décès », prévient Parfait Sagna. Pendant ce temps, des femmes poursuivent leurs danses. Et tout est en harmonie pour célébrer le disparu. L’atmosphère de deuil est palpable sur les visages et contraste avec cette danse électrique des femmes. Mais, tout converge vers le but unique. « C’est une manière de faire des adieux au disparu », renforce le chef du village d’Étomé, Étienne Sagna. Peu avant 18 heures, le corps change de mains. Le voici transporté par des femmes, sous les auspices de quelques vieilles mères qui ont le don de pouvoir communiquer avec d’autres forces qui animent la nature. La procession se dirige vers le site isolé où nous tenons « notre okora » (assemblée) avec les sages. Elles posent le corps au sol. On peut voir une vieille, entourée de dames verser du riz, de l’eau. Elles parlent. Elles semblent s’adresser aux ancêtres qui ont devancé le disparu. À cet instant, on pense à la célèbre phrase de Birago Diop : « En Afrique, les morts ne sont pas morts… ». Mieux, chez les peuples de la forêt, la mort n’est qu’une « suspension momentanée et apparente de la vie : l’individu est encore vivant et participe à la vie de la communauté », ajoute l’historien Amadou Fall. Peut-être qu’en l’écrivant, il ne savait pas que les Bayotts entretiennent des relations avec leurs morts. « Ce que font les femmes avec le corps, c’est le pendant de la litanie des morts chez les chrétiens », résume le chef du village d’Étomé.

Annoncer l’arrivée d’un mort

Les gens, d’une voix saccadée, les uns après les autres, surtout les plus âgées, formulent des phrases. D’autres, avec des rameaux, versent un liquide, apparemment de l’eau. Ces vieilles entrent en communication avec leurs ancêtres qui ne sont plus de ce monde. « Ce cérémonial, exécuté par les femmes, est presque la dernière étape avant l’enterrement. En général, il se tient vers 17 heures avant le coucher du soleil. Ce sont les femmes qui balisent la voie au mort en annonçant aux ancêtres qu’il y a quelqu’un qui doit les rejoindre », détaille le chef de village.

Une dame fait passer le rameau sur l’itinéraire menant à la maison mortuaire. Quelques minutes plus tard, les femmes ramènent le corps à la maison. Une fine pluie commence à tomber. Le rite tire à sa fin. Tout d’un coup, une bonne partie de l’assistance se lève et regagne la route nationale pour rentrer. « Lorsqu’il y a un décès, c’est tout le monde qui vient. Nous passons toute la journée », nous fait savoir Parfait Sagna. Nous n’avons pas l’occasion d’assister à l’enterrement qui ne se fera pas certainement avec une grande foule. C’est vrai, dans cette partie du Sénégal, la frontière est ténue entre le monde des vivants et celui des morts. La mort fait partie de la vie, disait un philosophe. Les Bayotts, c’est un monde coincé entre les forêts denses et les palmeraies touffues. Un monde où la vie et la mort ne font qu’un !

NYASSIA : Les Bayotts, cette minorité qui sacralise les forêts

Les Bayotts, exclusivement localisés dans la zone de Nyassia, sont éparpillés entre les villages d’Étomé, Bafican, Boffa-Bayott, Niassya, Étafoune, Kouring Basséré… Beaucoup de ces localités sont bordées de « bolongs » (chenal d’eau salée) ou perdues dans les dernières grandes réserves forestières du Sénégal. Cette communauté entretient des rapports sacrés avec les forêts.

Le village d’Étomé est en deuil ce vendredi 7 août 2020. Beaucoup d’habitants des villages bayotts des environs ont convergé vers cette bourgade coincée entre un « bolong » aux berges parsemées de mangroves et une forêt dense. Dans cette localité, les maisons sont éloignées les unes des autres. Et il est difficile de délimiter les habitations de la zone arbustive. Des arbres géants séparent les concessions situées près de la route nationale et des habitations des profondeurs entourées d’arbres. Rien n’est fortuit. La forêt est presque considérée comme un prolongement des habitations, au propre comme au figuré, au sein de cette minorité si particulière appartenant à l’ethnie diola. « Les Bayotts entretiennent des relations sacrées avec les forêts. C’est là-bas que nous conservons nos totems, c’est aussi dans les forêts que nous organisons nos rites », explique l’adjoint au maire de Nyassia, Didier Sagna. La sacralisation de ces espaces est, sans doute, l’explication de la localisation des derniers sanctuaires de la biodiversité dans cette zone. Il faudra aussi ajouter le culte du communautarisme. Un village bayott ne peut pas décider tout seul d’engager les habitants sur la voie contraire au consensus de la communauté. Depuis l’aube des temps jusqu’à nos jours, les décisions qui engagent les Bayotts sont prises dans la forêt, dans un site dédié. Chaque village envoie son représentant à « okora », une sorte d’Assemblée nationale, pour reprendre les propos de nos interlocuteurs. « Les Bayotts tiennent des assemblées dans la forêt. Chaque village a un mandataire. Les décisions de cette assemblée sont appliquées par les habitants des villages. Personne n’aimerait être en marge de la société. C’est votre famille qui vous pousse à respecter les décisions », explique l’adjoint au maire de Nyassia.

L’ « okora » se tient un jour dédié. Chez les Bayotts, comme chez les autres Diolas, la semaine ne compte que six jours. Le septième, c’est celui de l’ « okora ». C’est un jour sacré. Contrairement à d’autres sociétés, la voix des sages n’influence pas beaucoup les délibérations pour la simple et bonne raison que les avis des mandataires, qui ne sont pas n’importe qui, comptent. « Nous sommes une société égalitaire. Lors de l’assemblée, le débat est démocratique », assure le chef du village d’Étomé, Lucien Sagna.

Le baptême n’existe pas chez les Bayotts

Cette liberté d’expression est tolérée chez les Bayotts. Lors de notre aparté, l’interruption de la prise de parole entre les jeunes et les vieux a rythmé notre entretien. La preuve, leurs positions sont divergentes sur le baptême. « Chez les Bayotts, nous ne pratiquons pas le baptême », avance le chef du village d’Étomé. Son fils prend la parole et tente de tempérer : « Nous ne pouvons pas dire qu’il n’en existe pas chez les Bayotts, je crois qu’il y a une série de rites et rituels que nous pouvons considérer comme un baptême », dit-il.

Une idée rejetée par l’ancien maire de Nyassia Parfait Sagna. Nous avons soulevé un débat que nos interlocuteurs n’ont pas tranché. Peut-être, un jour, cette question sera au menu de l’ « okora ». Qui sait ? « Je pense que nous devons poursuivre la réflexion pour savoir si réellement les Bayotts ne pratiquent pas le baptême », propose Parfait Sagna.

Séjour obligatoire de l’aîné chez ses oncles

À Étomé comme dans les villages bayott (Nyassia, Brin, Dar Salam, Jibonkeer), les rituels sont organisés au fil des années, après la naissance. Lorsque l’enfant a deux ans, il subit le rite « ibone ». « C’est une séance de purification ; l’enfant est plongé dans l’eau lorsqu’il commence à pousser des dents », explique Lucien Sagna. Ensuite, d’autres rites et rituels suivent comme le « boumiro ». Tant que ce rite n’est pas organisé, l’enfant ne pourra pas manger des œufs encore moins d’omelettes.

L’aîné d’une famille est tenu d’effectuer au moins un séjour chez ses oncles maternels. À son retour dans le cercle familial, on organise un rite pour lui. Cette pratique, encore de saison, est très répandue chez cette communauté. « Les aînés sont envoyés chez leurs oncles maternels pour un séjour d’une durée d’au moins un jour ; à leur retour, un rituel est organisé. Un chef de ménage peut avoir plusieurs aînés, mais chacun doit sacrifier à ce rituel », complètent nos interlocuteurs. En revanche, la circoncision est taboue chez les Bayotts. « On n’en parle pas, tout se fait dans le bois sacré », résume Simon Sagna.

Une aire géographique bien délimitée

Aujourd’hui, la répartition des Bayotts dans une aire géographique spécifique ne garantit plus la préservation de leur langue. Ici et ailleurs, tous sont conscients qu’il faudra se mobiliser pour préserver cette identité culturelle menacée par d’autres langues. Cette prise de conscience est portée par des intellectuels. « La langue bayott est, aujourd’hui, menacée parce que ceux qui sont à l’école et les enfants de nos parents qui sont à Ziguinchor ou d’autres villes, lorsqu’ils reviennent dans nos villages, ne parlent que wolof  », regrette Didier Sagna, un fils du village d’Étomé, par ailleurs adjoint au maire de la commune de Nyassia. Pour préserver le patrimoine culturel bayott, des intellectuels de la communauté ont œuvré pour la codification de la langue bayott qui compte 27 lettres en 2011. D’autres initiatives sont prévues. Plus globalement, c’est une quête d’identité. « Je suis Bayott, je ne suis pas Diola. On ne peut pas nous mettre dans la même sauce que les autres Diolas puisque nous faisons l’effort de parler leur langue et eux ne comprennent rien à la nôtre », revendique Didier Sagna. Une affirmation contestée par l’universitaire Amadou Fall, historien spécialiste de la Casamance à l’Université Assane Seck de Ziguinchor. Il se souvient qu’en 1997 les Bayotts avaient manifesté pour revendiquer leur appartenance à l’ethnie diola, car ils se sentaient exclus. « Ils ont les mêmes rites que les autres Diolas. Et si on fait l’archéologie linguistique, on se rendra compte d’une uniformité culturelle entre tous ces peuples », explique-il.

Les Bayotts sont divisés en deux groupes : Éhein et Kaghéré. On retrouve les Bayotts dans les villages d’Étomé, Bafican, Kaléane, Bacounoume, Basséré, Étafoune, Kouring, Diabang, Dioher, Kaléane, Kouring,  Boffa-Bayott… La vie au sein de cette communauté est rythmée par plusieurs rites et rituels. Malgré l’influence des religions monothéiste, les Bayotts n’ont pas tourné le dos à certaines pratiques ancestrales. « Les Bayotts se trouvent exclusivement dans une localité géographique bien définie dans le Nyassia. C’est cette aire que j’appelle souvent Mazonimi (comment ça va ?). C’est l’équivalent de Kassoumay ou  Kassoum, selon  les  variances de salutation d’autres sous-groupes diolas », insiste l’enseignant. Paradoxalement, ce sous-groupe est sous-étudié par des chercheurs sénégalais. C’est une Suédoise qui est en train de mener des recherches pour retracer leur itinéraire et aussi décortiquer la signification des noms de certaines de leurs localités.