Série « Stéréotypes sur le genre » I Episode 1 – Regard des hommes sur les femmes : « Nous ne sommes pas des banques »




Pour la première partie de cette série de deux épisodes que Le Soleil consacre aux stéréotypes et à l’imaginaire que chaque genre porte sur l’autre, nous vous proposons une enquête sur le « Regard des hommes sur les femmes », suivie de l’éclairage de la sociologue Sely Bâ.
Ils ont leur opinion sur les femmes ou du moins sur ce qu’elles sont devenues au fil des années. Parce que pour la plupart des hommes interrogés, la gent féminine a généralement évolué pour ne pas dire régressé. Cela au regard de la tradition patriarcale encore vive dans la mémoire psycho-affective masculine.

  • Par Demba DIENG et Assane FALL (avec Sidy DIOP)

« L’homme est un portefeuille à utiliser sans modération par la femme ». Difficile de faire revenir Amadou, jeune entrepreneur qui souffle l’aisance, de ses certitudes. Il peut disserter pendant de longues heures sur le sujet, mais sa conclusion est ferme : « Il n’y a que l’argent qui intéresse les femmes ». Il n’a pas besoin d’aller chercher loin des exemples car sa propre expérience a fini de forger son opinion. « Vous pensez qu’aujourd’hui les femmes se contentent d’amour et d’eau fraîche ? Savent-elles seulement ce que signifie l’amour ? Demandez autour de vous, la réponse sera toujours la même : « aujourd’hui l’amour ne résiste pas à la dèche » », clame-t-il. Amadou raconte mille et une histoires dans lesquelles la femme est toujours un « mur de sollicitations ». Et s’il tempère un peu ses propos en lâchant à mi-voix que « toutes les femmes ne sont pas comme ça », il reste droit dans ses bottes : « La génération actuelle ne carbure qu’à l’argent, comme si nous étions des banques pour elles ».

Amadou semble être confirmé par le vieux Diassy, un banquier à la retraite qui raconte une anecdote qui fait froid dans le dos : « Un jour, j’ai reçu la visite d’une dame qui voulait en savoir plus sur le compte bancaire de son mari. Je lui fis comprendre que le secret professionnel s’opposait à la divulgation de telles informations. Le lendemain, une autre dame vint me demander la même chose sur le même compte. En fait, c’était le coépouse de la première. Renseignements pris, le mari était gravement malade et toutes les deux pensaient qu’il n’allait pas s’en sortir et voulaient prendre les devants pour le pactole de l’héritage ». Le mari a, finalement, vaincu la maladie et retrouvé ses moyens. « Des situations comme celle-là te font douter en tant qu’homme », confie M. Diassy. Décidément, quand les hommes parlent des femmes, les anecdotes fourmillent et la machine à remonter le temps fonctionne à plein régime. Alioune, professeur de philosophie à la retraite, raconte une histoire glaçante. Une dame, lasse de demander le divorce à son mari qu’elle traitait partout d’« incapable » (il ne pouvait plus satisfaire ses nombreuses sollicitations financières), eut l’idée de lui jeter un mauvais sort. Frappé de « xala » (impuissance sexuelle), le mari fut traîné au tribunal. La dame obtint gain de cause parce que l’impuissance est un motif valable de divorce. Et puis, au fil des confidences, ressort une funeste tontine organisée par des femmes à Dakar pour le « diakhal ». Celle qui perd son mari rafle la mise.

Réformer le mariage

Ousmane Thiombane est serrurier et éleveur de moutons en même temps établi sur l’avenue Bourguiba. Assis sur un banc public adossé à une voiture en panne, il se tourne les pouces tout en veillant sur son petit cheptel tel un vieux berger. Une pose photo en noir et blanc et son discours sera comme prononcé il y a un siècle. Pour cet homme de plus de quarante piges, le constat de l’émancipation et de la réclamation de nouveaux droits de la femme relève d’un manque de culture. Selon lui, la femme sénégalaise intègre de moins en moins la nature verticale de ses relations avec l’homme. Il pense qu’elles sont devenues rebelles et contredisent les recommandations divines et coutumières. « C’est cela tout le nœud du problème parce qu’elles ignorent toutes les recommandations qui ont fait que nos grands-parents soient encore des références sur plusieurs aspects », a-t-il argumenté.

Pour étayer son point de vue, l’homme évoque « une certaine tendance extravertie et matérialiste » qui fait que la femme sénégalaise est devenue encline à tenir le haut du pavé. La mine renfrognée, les bras croisés sur le ventre, Ousmane estime que cela est une forme de défiance qui écorche le statut patriarcal de l’homme. Il ajoute que cette nouvelle posture de la femme les amène naturellement à se départir de la tutelle masculine. « C’est la raison pour laquelle certaines femmes pensent être l’égale de l’homme parce que justement la particularité de notre société est de saper l’autorité de l’homme sur la femme. On est en train de nous parler de nouveaux droits. Je veux bien. Mais quand cela donne démesurément des ailes à certains, il se pose un réel problème d’équilibre social », soutient-il. Évidemment pour lui, cette situation est regrettable et surtout « irréversible » vu la montée en puissance de l’intellect de la sénégalaise.

Pour beaucoup d’hommes, les plus jeunes surtout, il faut « réformer l’institution qu’est le mariage ». « Pourquoi l’homme devrait-il continuer à se saigner à blanc pour supporter tout le fardeau du ménage ? », s’insurge Souleymane, étudiant en Mba de marketing digital dans une école de formation privée de la place. « À l’ère de la parité, voire de l’égalité, il est aberrant de laisser la charge de la maison à l’homme seul. Nous avons les mêmes intérêts dans le mariage, il est donc temps de faire évoluer les mentalités », poursuit-il. Badara, courtier dans l’immobilier, ne comprend pas que sa femme qui a un meilleur salaire ne participe pas aux frais de la maison. « Elle ne fait que thésauriser et acheter de l’or », regrette-t-il. Mamadou, marié depuis deux ans, est plus caustique : « Lors de notre mariage, j’ai proposé à ma femme le régime de la communauté des biens, mais elle a catégoriquement refusé. Je ne comprends donc pas qu’elle veuille avoir un droit de regard sur ce que je fais de mon argent ».

Phobie de l’intellectuelle

Non loin de l’échoppe d’Ousmane, c’est encore l’heure du petit déjeuner pour un groupe de jeunes hommes. Il est bientôt 13 heures. À l’intérieur d’une gargote à Castor, les filles sont suspendues à ces lèvres masculines qui parlent d’elles sur un fond sonore de musique religieuse rythmée par des tambours. Ces jeunes garçons parlent de manière dure de la catégorie de filles qui ont fait des études poussées. « Elles aiment trop faire l’intéressante », raille Youssou Ndiaye. Youyou, comme l’appellent ses amis de la pension, soutient que les femmes intellectuelles ne comprennent plus la nature des relations entre l’homme et la femme. « Elles sont dans une logique concurrentielle », affirme-t-il. Assis sur un banc de pierre après avoir insisté sur sa commande d’omelettes, il développe son point de vue. « Le véritable problème est que la femme, de nos jours, veut se faire une place que le bon Dieu ne lui a pas attribuée. Évidemment, il y aura des impairs avec les hommes dans ces circonstances parce que nous sommes appelés à diriger les foyers. Mais la difficulté avec les femmes intellectuelle est qu’elles veulent systématiquement transférer leur autorité professionnelle à la maison. C’est juste pas possible », raisonne-t-il.

Comme pour enfoncer le clou, Youssou estime que les hommes sont très compréhensifs avec les « femmes d’aujourd’hui ». Il évoque des cas où le mari se tue pour mettre son épouse dans d’excellentes conditions. « J’en connais plusieurs qui font de gros efforts pour soulager leur épouse. Mais il faut toujours que la femme trouve à dire et à redire. Elles sont insatiables et manifestent du mépris quelles que soient les facilités que nous leur offrons. Toute cela parce qu’elles sont des intellectuelles. En vérité, elles se pensent à la fois intelligentes et plus matures que les hommes », dit-il. Ces propos semblent mettre d’accord tous les garçons présents dans la gargote. Écumoire en main, le tenancier veille à donner du croquant à ses frites. « Elles doivent revoir leur comportement à l’égard de l’homme qui, d’office, est le tuteur et le protecteur de la femme. Il s’agit du respect de la prescription divine ».

Eclairage

Sely Bâ, Sociologue : « Il y a une prise de conscience de plus en plus accrue chez certaines femmes et jeunes filles »

La sociologue Sely Ba analyse, dans cette entrevue, les rapports entre l’homme et la femme. À son avis, il n’y a pas d’atmosphère de tension, mais une prise de conscience de plus en plus accrue chez certaines femmes et jeunes filles ».

Notez-vous vraiment une atmosphère de tension entre l’homme et la femme ?

Je n’ai pas noté d’atmosphère de tension, mais plutôt une prise de conscience de plus en plus accrue chez certaines femmes et jeunes filles considérant le système patriarcal comme source de discrimination et de violence. Ces femmes, ces jeunes filles et certains hommes ne veulent plus d’un mode d’organisation social inégalitaire qui continue d’être le fondement et le soubassement de presque toutes nos manières de faire, d’agir et de penser.

Pensez-vous que l’homo senegalensis a assez évolué pour accepter les nouveaux rôles de la femme en tant que personnalité publique ?

Depuis des siècles, la question de la différence des sexes et de la domination masculine continue de susciter des débats houleux. Longtemps, les femmes ont été considérées comme inférieures à l’homme et devant se soumettre à lui. Elles ont pour vocation d’être des épouses, de s’occuper du foyer et d’assurer l’éducation des enfants. Elles n’accèdent qu’occasionnellement à la parole, sont moins présentes dans les parlements, aux sommets des universités, peu visibles dans les conseils d’administration, des sociétés privées comme publiques. La masculinisation de l’espace privé et public prospère et résiste au temps, en raison des représentations que la communauté a de la place des femmes.

Aujourd’hui, l’égalité de la condition de la femme est désormais reconnue par un grand nombre de pays africains comme le Sénégal. En effet, la question des femmes a fait l’objet d’une attention remarquable, non seulement au plan international, mais aussi au plan national des différents États mobilisés dans ce travail.

Toutefois, si des avancées sont notées dans l’espace public en matière d’accès à l’éducation, au travail et aux instances de prise de décision, au niveau privé (famille), les rôles restent majoritairement traditionnels. Ce qui atteste que la plupart des hommes acceptent difficilement les nouvelles missions de la femme.

Ne pensez-vous pas que cette tension est née d’une percée de la femme instruite ?

Je préfère ne pas parler de tension, mais ce désir de faire respecter les droits humains, de considérer la femme comme la moitié de l’homme, donc l’égal de l’homme. Oui, l’instruction des femmes a entraîné un bouleversement car, après les études, elles aspirent à occuper des postes dans l’espace public occupé essentiellement par les hommes à l’époque. Mais il faut savoir que la question de l’égalité des genres fait partie des plus vieilles revendications de l’humanité. Et je pense que ces revendications ont eu des impacts sur les consciences même si c’est un combat qui évolue à pas de tortue.

L’homme aurait-il peur de perdre sa place de « patriarche » dans une société formée à son image ?

Oui, parce que c’est une place qui donne droit à beaucoup de privilèges. En effet, dans un système patriarcal, les hommes bénéficient de plusieurs privilèges en lien avec leur identité d’homme. Le fait de naître comme homme ou comme femme a des conséquences majeures sur notre vie. Que ce soit en lien avec l’éducation reçue ou les attentes de notre environnement envers nous, notre sexe influence notre façon de vivre et d’être perçu par les autres. Historiquement, les hommes ont bénéficié et bénéficient toujours de nombreux privilèges.

Les hommes n’ont pas à prendre conscience de l’oppression qu’ils exercent sur les femmes. Ils possèdent collectivement un plus large bassin de ressources économiques et y ont un accès facilité. Ils n’ont pas, pour l’immense majorité d’entre eux, à vivre dans la crainte de subir la violence de la personne qu’ils aiment. Ils se font très rarement harceler dans la rue, qu’il s’agisse de drague ou de propositions sexuelles. Ils sont toujours inclus dans la narration de texte et les représentations médiatiques. Leurs compétences sont rarement remises en question sur la base de leur sexe, qu’elles soient intellectuelles ou physiques. Dans l’espace privé, ils sont de vrais princes qui ont besoin de petits soins, etc.

Pourriez-vous brosser le profil de la société sénégalaise d’ici à 20 voire 30 à ans ?

La situation de l’égalité des genres au Sénégal s’inscrit dans un contexte social et culturel où d’importantes mutations s’incrustent petit à petit dans le tissu complexe des valeurs traditionnelles encore vivaces. Ces mutations se situent tant sur le plan du rôle des femmes que de la reconnaissance sociale de ce rôle. Donc cela suppose que d’ici 30 ans, on aura des évolutions dans le statut de la femme au Sénégal. La question qu’il faudrait se poser, c’est à quel niveau on se situera en termes de respect d’égalité des genres, autrement dit en termes d’effectivité des droits octroyés à la femme dans notre société, face à un contexte où le discours religieux conservateur est en bonne santé.