Ibrahima Sène, président du CNG: « Réunifier la famille de la lutte requiert une démarche participative »




À peine installé dans son fauteuil de président du Comité national de gestion de la lutte (Cng), Bira Sène a déjà pris ses marques. Dans cet entretien exclusif qu’il nous a accordé, dans ses bureaux à l’Arène nationale, le successeur d’Alioune Sarr est revenu sur sa nomination, qu’il considère comme un challenge, la nécessité de réunifier la famille dispersée de la lutte, l’importance de la sensibilisation des acteurs sur les textes et les axes de son programme. Le tout nouveau président du Cng compte également avec son équipe rendre plus attractive l’Arène nationale, qui est encore sous-utilisée. Il a, par ailleurs évoqué ses ambitions pour la lutte sans frappe et la lutte olympique.

Par Diégane SARR et Samba Oumar FALL (textes) et Pape SEYDI (photos)

Vous venez d’être nommé président du Cng en remplacement du Dr Alioune Sarr. Peut-on dire que c’est l’aboutissement de tous les efforts que vous avez consentis dans la lutte?

C’est le couronnement d’un militantisme sportif. Une manière de dire, M. Bira Sène, je relance votre activité sportive pour le développement de la lutte sénégalaise et le sport de chez nous.

Cette nomination vous a-t-elle surpris ?

Oui et non. Je ne m’attendais pas tellement à prendre les rênes de la lutte sénégalaise, mais quand j’ai été consulté, j’ai dit tiens, peut-être que j’ai un profil qui pourrait aider à développer la lutte sénégalaise.

Que représente cette nomination pour vous ? C’est un défi, un challenge ?

Ah oui, c’est un challenge pour moi. Vous savez, remplacer quelqu’un comme Dr Alioune Sarr qui a fait 26 ans, qui a vu passer 17 ministres des Sports, ne sera pas chose facile. Au passage, je voudrais lui rendre hommage, c’est un grand homme, une grande personnalité. Cela dit, rien n’est impossible. Cette nomination est également un défi. Pour nous, il s’agira de bien exécuter la lettre de mission que le ministre des Sports a bien voulu nous confier. En clair, il faudra s’approprier la lettre de mission d’abord, décliner ensuite des stratégies et enfin dérouler un programme qui va être décomposé en actions et en activités.

La nouvelle équipe a été installée dans un contexte de divisions. Que comptez-vous faire pour réunifier la famille de la lutte ?

Ce que je compte faire, c’est m’atteler à cette réunification avec mon équipe. C’est le premier axe de mon programme ; et pour ce faire, il va falloir changer de paradigmes naturellement. La réunification de la famille de la lutte va forcément passer par la prise en charge des maux qui gangrènent la lutte, les préoccupations des acteurs directs et indirects. Il faudra aller vers ces acteurs et échanger avec eux. Vous savez, il faut parfois dans la vie frapper la vue par l’imagination. En ce qui me concerne, je préfère parfois le contact direct. C’est une reprise en main participative. Les acteurs et les dirigeants doivent savoir que la lutte leur appartient. Ce n’est pas seulement l’affaire de Bira Sène. J’ai des collaborateurs, des membres aguerris et ensemble, nous allons donner le meilleur de nous-mêmes pour essayer de bien nous acquitter de notre mission à la tête du Cng.

En définitive, le ministre nous a instruit d’œuvrer à un apaisement du climat de la lutte. Et c’est un message clair, mais également un signal que nous avons intégré tout en sachant que nous avons des collaborateurs qui étaient là et avec qui il faudra renouer le dialogue. Nous allons tenir notre première réunion aujourd’hui afin d’échanger. Je ne veux pas voguer en solo, il faut que l’information soit partagée, que nous prenions des décisions ensemble. Vous savez, il ne sert à rien de galoper à la place du cheval. Dans tous les cas, j’ai l’ambition de prendre en charge tous les dossiers en instance.

Certains promoteurs sont membres du bureau. Cela ne va-t-il pas créer des conflits d’intérêts ?

Il n’y aura pas de conflits d’intérêts. On a d’ailleurs besoin de la présence des promoteurs. Ce sont les promoteurs qui organisent les combats à notre place. Si nous étions une fédération, nous aurions organisé les affiches, mais nous sommes un comité. Donc il faut une gestion rapprochée entre le comité et les promoteurs, ceux-là qui injectent des milliards dans la lutte. Ils doivent participer aux réunions et discuter avec nous de la gestion de la lutte sénégalaise. Il n’y aura pas de conflits d’intérêts parce que quand ils négocient leurs combats, ils ne nous associent pas ; ils les négocient en dehors du Cng. C’est seulement à la fin qu’ils viennent au Cng pour régulariser leurs affiches et nous leur opposons naturellement le règlement. C’est en participant aux réunions que les promoteurs vont maîtriser le règlement de la lutte et leur maîtrise du règlement nous facilite le travail. Beaucoup ont des problèmes parce qu’ils ne se sont pas approprié le règlement. Et quand on ne connaît pas le règlement, c’est la porte ouverte aux conflits. La présence des promoteurs dans le bureau est une très bonne chose à mon niveau. Vous avez vu que le comité est élargi parce que nous avons besoin de l’avis de tout un chacun. Nous n’allons pas rester entre quatre murs ; nous avons un siège, mais nous allons descendre sur le terrain ; ça c’est une option que j’ai déjà prise en attendant de partager avec mes collaborateurs.

Quels sont les défis les plus pressants auxquels la lutte est confrontée ?

Il faut, avant tout, s’attaquer à la dispersion des acteurs, aux maux de la lutte. Il faut penser à apaiser le climat, à réunifier la famille de la lutte et cela requiert une démarche participative, interactive pour convaincre certains. L’autre défi, c’est naturellement la sensibilisation pour qu’on présente un nouveau visage de la lutte, un visage accepté, acceptable, qui va grandir davantage la lutte sénégalaise. Il faut que tous les acteurs réfléchissent sur les voies et moyens pour avoir une meilleure visibilité de la lutte sénégalaise ; c’est un sacerdoce pour tout le monde. Pour ce faire, il faudra essayer d’aller au fin fond du Sénégal, revisiter la lutte halpulaar, la lutte diola, etc. Donc partout où il y a lutte, il faudra essayer de la vulgariser et d’œuvrer à ce que ce sport soit pratiqué partout au Sénégal. Nous allons également faire en sorte que les régions puissent s’approprier notre programme. Nous allons en discuter en comité et nous allons asseoir une certaine démarche qui, peut-être, ne dérangerait personne.

Que comptez-vous faire pour pallier les divergences entre les lutteurs et le comité notamment concernant les ponctions sur les cachets et les sanctions administratives ?

Le règlement sera revisité. La lutte est très différente des autres disciplines sportives qui ont été administrées avant leur application au Sénégal. Le football a été inventé en Angleterre et est venu au Sénégal avec son règlement. Il y a plusieurs formes de lutte au monde, mais nous avons une lutte particulière qui est le sport de chez nous, que nous avons organisée et dont nous avons mis en place les textes. Ces textes ont montré leurs forces et leurs faiblesses. Maintenant, nous allons réexaminer ces textes pour voir les raisons des divergences entre l’administrateur, le Cng et les administrés que sont les lutteurs, les managers, les promoteurs, etc. Nous allons donc essayer de voir qu’est-ce qui pourrait harmoniser les positions des uns et des autres dans le bon fonctionnement de nos deux structures et dans la bonne marche de la lutte sénégalaise. Vous avez évoqué les coupes sur les cachets des lutteurs ; mais dans tout sport, il faut un règlement, et ce qui se passe au niveau de la lutte, c’est plus fort qu’un règlement. Un contrat, c’est un protocole d’accord entre le promoteur et le manager. Les deux parties signent et le Cng appose sa signature aussi. C’est un accord que personne ne devra violer. Le Cng n’a pas tort sur cette question. Il a raison sur toute la ligne. Le promoteur qui organise son gala, il y a peut-être mis des centaines de millions. Du coup, on ne peut pas laisser les gens faire ce qu’ils veulent. Le risque, c’est de dénaturer même l’ordre préétabli du déroulement de la manifestation. Cependant, nous allons revoir tout cela, le règlement y compris les ponctions sur les cachets.

L’Arène nationale est sous-utilisée. Comment la rendre attractive ?

Après ma passation de service, j’ai décidé après l’accord du ministre des Sports de déménager au niveau de l’Arène. Il ne servirait à rien qu’on nous dote de ce joyau et que nous Cng ne le fréquentons pas. Il faut que ceux-là qui s’activent dans la lutte essaient de venir ici, dans leur milieu naturel. C’est pour cela que j’ai fait cette option. L’Arène nationale est sous-utilisée. Nous allons inviter les promoteurs à venir travailler avec nous pour que tous leurs programmes de lutte se passent à l’Arène nationale. Certains promoteurs se sont plaints de la cherté de la location. Nous allons prendre en compte cette question, mais techniquement, il a été démontré que ce n’est pas trop cher. Mais on ne va pas s’en limiter à cela. Ils ont comparé avec les coûts de Demba Diop et Iba Mar Diop avec ce qu’on leur demande de payer ici. Apparemment, il n’y a pas de grande différence. Mais nous travaillerons à ce que les coûts de location soient allégés le plus possible. Nous les démarcherons et nous verrons ce que nous aurons comme résultats.

Vous avez également pour mission de préparer la mise en place d’une fédération. Cela est-il réalisable ?

C’est une des missions, nous allons travailler à ça. Nous ferons l’état des lieux et l’équipe va travailler sur le dossier d’une future mise en place d’une fédération. Une fédération est différente d’un comité. Il y a beaucoup de fédérations qui ont démarré par un comité, mais pour ce cas d’espèce, ça demande une grande réflexion et nous nous y attèlerons. Il y a même une commission juridique, la Crdi, et des personnes ressources qui sont dans le bureau qui ont une expérience qui vont piloter ce programme qui consiste à muter le Cng en fédération. Nous avons deux ans pour le faire. Nous allons rester dans les délais et le moment venu, nous allons remettre nos conclusions au ministère des Sports. Je ne dirai pas que c’est possible ou impossible tant que ne l’aurons pas étudié. C’est la conclusion qui va nous dire ce qu’il y a lieu de faire.

Aujourd’hui, de plus en plus de lutteurs en fin de carrière vivent dans la précarité. Quelle est la politique du Cng pour les soutenir ?

Quand on est en activité, il faut savoir s’organiser. Nous ferons des actions d’information, de sensibilisation. Je ne saurai comprendre que des gens travaillent, aient des contrats de 5, 10, 20 ou 30 millions de FCfa sans pouvoir s’organiser. Si vous avez un contrat, il faut investir pour préparer sa retraite. Un lutteur qui a lutté plus de 20 ans, il commence à se fatiguer. Pendant tout ce temps, si tu as un conseil financier, il doit t’orienter vers certaines activités, t’inciter à épargner, à mettre de côté pour préparer ta retraite. Ce n’est pas tous les lutteurs. Il y a Tyson, Yékini qui gèrent bien leurs affaires parce qu’ils ont eu les conseils qu’il fallait avoir. Il faut qu’on change de paradigme, de comportement par rapport à cette compréhension de lutteur en situation de précarité. Nous avons aujourd’hui plus de 3.000 à 4.000 licenciés, si le Cng veut prendre en charge tous les lutteurs qui seront à la retraite, en insécurité, c’est vraiment avoir un projet extraordinaire. La solution passe par la sensibilisation et la bonne information.

Depuis quelques années, les sponsors ont déserté le milieu de la lutte. Comment s’y prendra le Cng pour les faire revenir ?

Il y a des sponsors qui étaient partis, il y en a qui sont restés. C’est pourquoi nous avons un programme que nous allons dérouler pour ramener les sponsors dans la lutte. Sous peu, vous aurez des échos de notre démarche en ce qui concerne les sponsors et j’ai bon espoir que ceux qui étaient partis vont revenir et de nouveaux sponsors vont venir appuyer la lutte. Le ministre des Sports a eu l’intelligence de mettre un agent marketing dans le bureau du Cng. C’est une personne efficace qui a l’habitude de monter des dossiers de sponsoring. Nous pourrons compter sur elle, et avec le groupe, nous allons fédérer nos forces pour ramener… Cela ne sera pas seulement la mission des sponsors, mais aussi celle de tous les acteurs. Il faut qu’on présente une belle image de la lutte sénégalaise pour que les sponsors viennent l’accompagner. C’est tout le monde qui est convié. Nous travaillons la main dans la main à ce que les gens reviennent à de meilleurs sentiments et qu’on puisse dérouler un programme ensemble.

Nous sommes dans un contexte de Covid-19. Quelles dispositions allez-vous prendre pour faciliter la tenue des manifestations ?

Nous allons travailler dans un contexte de Covid-19. Il y a certaines mesures qui sont nécessaires et nous prendront certaines de ces mesures. Nous allons développer un protocole sanitaire pour pouvoir gérer nos manifestations, juguler certains comportements et certaines situations non désirées. Nous allons reprendre sous peu nos activités. Mais pour l’ouverture des stades et l’organisation des grandes manifestions, cela ne relève pas de ma compétence, c’est du domaine de l’autorité qui va prendre les mesures idoines pour qu’on reprenne les compétitions, et je crois que ce ne sera pas pour longtemps.

Quelle place occupe la lutte sans frappe dans votre programme ?

Une place centrale. La lutte sans frappe, c’est la plus pratiquée au Sénégal. Quand vous allez dans les régions, chaque week-end, il y a des manifestations dans les départements, quand Dakar fait 50 manifestations, les régions en font 600 ou 800, on lutte plus dans les régions qu’à Dakar et c’est important car c’est le fief des grands évènements. Dakar a besoin de grandes affiches. Vous allez à Demba Diop, c’est plein à craquer, mais ce n’est pas tous les week-ends, parce que ces grands combats à coups de plusieurs millions, pour les promoteurs, il leur faut du temps pour les préparer. Aujourd’hui, c’est une affaire de tradition, de culture et enfin de sport.

 Les villages et villes de l’intérieur n’ont pas besoin de grandes infrastructures pour pratiquer. Il faut que les gens développent les arènes de quartier, la développent dans les régions. À Dakar, il y a chaque week-end des arènes qui organisent, mais ce n’est pas suffisant parce que la région compte plus de 150 écuries, et fort de cela, il faut que les jeunes dans ces écuries luttent les week-ends. Avant d’être un roi des arènes, il faut passer par les écoles de lutte, mais aussi pratiquer la lutte dans les «mbappat». Et désormais, les «mbappat» auront une place prépondérante dans ce que nous allons faire.

Le Sénégal va organiser les Joj 2026, quelle place occupera la lutte olympique dans votre programme ?

Elle va occuper une place capitale. Nous allons changer et le ministre des Sports l’a voulu en mettant une vice-présidente chargée de la lutte olympique qui n’a jamais existé dans le comité, parce que toujours rattaché au président. Heureusement que ça recoupe mon ambition de détacher la lutte olympique de la présidence. Isabelle Sambou est très connue dans le milieu, c’est une dame et c’est une première depuis 1994. Elle ne s’occupera que de la lutte olympique. Ça nous permettra de nous positionner en gagneur par rapport aux Joj. Il va falloir naturellement recruter les jeunes sénégalais et les former dans la durée. Elle va faire sa commande au niveau de Dakar, des régions et faire son casting pour voir quels Sénégalais prendre pour préparer les Joj 2026 ; c’est un programme, nous y avons bon espoir et nous veillerons à ce qu’on ait une équipe forte. Mais, à côté de tout cela, il y a des jeunes Sénégalais qui sont là. Nous essaierons de relancer les acteurs pour booster la pratique, parce qu’il n’y a pas que les Joj ; il y a aussi d’autres enjeux pour la lutte olympique. Mais nous espérons que nous allons travailler à développer la lutte olympique, à ce qu’on se retrouve chaque fois sur le podium.

Comment comptez-vous éradiquer la violence dans l’arène ?

Ça va passer par la sensibilisation. Il faut éduquer, informer et sensibiliser avant la répression. Ça va être notre crédo et nous allons le faire. Nous allons y travailler pour éradiquer la violence. Nous disons moins de violence, plus de discipline et zéro sanction. Si les gens nous aident à travailler dans ce sillage, il n’y aura aucun problème. Le Cng est ouvert, disposé à dialoguer avec tous les acteurs de la lutte. Nous voulons travailler avec tout le monde pour présenter un visage radieux de la lutte sénégalaise.

Je pense que les gens vont saisir cette occasion pour montrer les ambitions qu’ils ont pour la lutte sénégalaise. Nous sommes ouverts et attendons tout le monde, même les indécis. Chacun a une idée sur la lutte sénégalaise et si elles nous parviennent, nous verrons lesquelles retenir pour le bien et le développement de la lutte sénégalaise. Nous sommes une équipe, chacun a pris son engagement pour travailler pour la bonne marche et une meilleure visibilité de la lutte. Si nous le faisons, tout le monde y gagnera.




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